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Karim Boukhari
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A propos de la caricature du petit Aylan

Par Karim Boukhari le 23/01/2016 à 20h00 (mise à jour le 23/01/2016 à 20h07)

Qu’elle soit diabolisée ou angélisée, l’image du petit enfant kurde continue de hanter notre imaginaire.

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Beaucoup de personnes ont été choquées par le dessin de Charlie Hebdo, imaginant Aylan, l’enfant kurde, en futur obsédé sexuel. La reine Rania de Jordanie est allée jusqu’à «répondre» à Charlie en relayant un dessin représentant le futur Aylan en médecin beau et souriant.

 

Le propre d’une caricature n’est pas forcément de faire rire, ni même de faire plaisir. Une caricature part toujours du principe de déformer le réel pour faire passer un message, relayer une sensibilité ou renvoyer à une vérité, qui peut être déstabilisante.

 

Charlie a choisi de diaboliser le petit Aylan dont la mort a ému le monde. Il a cassé un mythe encore tout chaud. Le dessin est allé à contre-courant du consensus qui s’est établi dans nos têtes. Le choc vient du fait que nous ne sommes pas prêts, dans nos têtes, à imaginer le petit Aylan autrement qu’en victime. Nous en sommes à ce stade, et il est difficile de le dépasser. C’est peut-être trop nous demander. Dans nos têtes, il n’y a de place, pour le moment du moins, que pour l’image de ce petit corps rejeté par la mer, face contre terre. Cette image ouvre la porte, bien entendu, à un récit et à une histoire que l’on n’a pas fini d’examiner. Cette image ressemble aussi à une plaie qui n’est pas près de se refermer. Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de lui substituer une autre image, un autre récit, une autre histoire.

 

A sa manière, le dessin de Charlie nous brutalise et nous force à faire définitivement le deuil du petit Aylan, à normaliser sa mort. Il nous oblige aussi à écouter une autre histoire, à l’opposé de celle que l’on n’a pas fini de digérer. Pour la plupart d’entre nous, c’est évidemment dur, très dur, pour ne pas dire insoutenable. Même s’il ne sert à rien de crier au scandale, le mauvais goût étant aussi une fonction inhérente au genre satirique.

 

A l’inverse, le dessin relayé par la reine de Jordanie a choisi d’angéliser le petit Aylan, nous caressant dans le sens du poil, nous «vengeant» en quelque sorte en rétablissant une «vérité» aussi imaginaire que celle dessinée par la plume de Charlie. C’est une réponse du berger à la bergère. Elle vaut ce qu’elle vaut, avec son pesant de naïveté et de bien-pensance. Mais le dessin de la reine Rania distille quand même un message dont il faut aussi tenir compte : arrêtez de stigmatiser les réfugiés.

 

Bien sûr, ces deux façons d’imaginer le futur du petit Aylan font écho à un autre scandale. Celui des réfugiés prenant d’assaut des femmes allemandes, le soir du nouvel an. Le véritable problème est là. Et ce problème est aussi traumatisant que le choc de la photo originelle du petit Aylan.

 

Le dessin de Charlie fait écho à ce traumatisme, à ce dérèglement du statut du réfugié, hier victime de la guerre, aujourd’hui vulgaire obsédé sexuel. Le malaise vient de cette confusion des genres, de ce brouillage des pistes et des images.

 

Le dessin de Charlie exprime par ailleurs une sensibilité détestable mais qui existe, et pas seulement en Europe. Celle de la peur du réfugié et de l’étranger. Charlie n’a rien inventé, il s’est fait le véhicule de cette peur et, osons le terme, de ce racisme qui explosent à la moindre étincelle.

 

Toutes ces questions nous concernent. D’abord parce que le Maroc figure parmi les pays d’origine des réfugiés en Europe. Mais aussi, ne l’oublions pas, parce que nous sommes une terre de transit et, de plus en plus, d’accueil pour réfugiés.