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Karim Boukhari
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Le plus beau salon du monde

Par Karim Boukhari le 16/02/2019 à 17h43

Les éditeurs ont remplacé les boxeurs. Les caisses de fruits sont remplacées par les piles de livres. Les auteurs ont remplacé les chats et paraissent orphelins, apeurés, étrangers à ce monde qui défile sans leur demander une dédicace…

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J’ai rendu visite au Salon du livre comme on se rend au chevet d’un malade. Le salon est un homme, un malade. Je lui ai rendu visite deux fois, en me disant à chaque fois que le malade va y passer. Il aurait pu. Mais non, il résiste.

 

Le Salon du livre de Casablanca se passe dans une foire. Mais il n’a pas l’élégance d’un salon. Et il est mieux, ou pire, qu’une foire.  C’est un moussem. Oui, mes amis. Le salon littéraire de la première ville du Maroc est un moussem, dans le sens anthropologique du terme. Il y a tout et son contraire, on avance en slalomant, il y a beaucoup trop de gosses et de gens qui donnent l’impression d’être là par hasard, de se marcher sur les pieds, c’est une cour des miracles et il ne manque que les beignets à l’ancienne et le thé bien chaud, bien sucré, il manque aussi les mendiants, les bêtes que l’on envoie au sacrifice, les chats et les chiens errants, les tentes dressées vers le ciel, et les inévitables coiffeurs - bouchers qui pratiquent des saignées pour soulager les malades, pour se croire vraiment à l’un de ces moussems qui ont fait la «gloire» du Maroc d’antan: les Moulay Abdellah, Sidi Ali Oussaid, etc.

 

En étant optimiste, comme moi, on peut dire que le moussem renvoie à l’enfance. Au derb. Au fameux marché à la criée (on disait «criou») et à d’autres glorieux souvenirs qui n’existent plus que dans nos mémoires de gosses attardés.

 

Cette foire du livre, cette foire tout court, cette enceinte bizarre, a eu plusieurs vies. Je me souviens des combats de boxe et des matches de basket qui se déroulaient ici, entre la fin des années 1970 et le début des années 1980. La foire a servi à toutes sortes de choses depuis. Elle a accueilli les marchands de légumes et fruits, les poissonniers (le port de Casablanca est tout proche), et même une station de radio qui s’appelait fièrement «la radio de la foire».

 

Et je ne parle même pas des squatteurs de Derb Loubila, Maizi, Taliane, et d’autres fiefs de la vieille ville, qui se donnaient rendez-vous ici pour boire, fumer et «tuer le temps». La foire a servi aussi, par moments, d’abri aux sans-abris ou à ceux dont les immeubles tombaient en ruines et qui attendaient d’être relogés…

 

Alors le livre…

 

C’est toujours le même bordel. Le même combat. Il y a toujours de la joie, de l’anarchie, de l’excitation et du grand n’importe quoi. Dehors et dedans. Le SIEL rhabille la foire mais sans toucher à son mode de vie. Les éditeurs ont remplacé les boxeurs, ils transpirent et crient autant. Les caisses de fruits sont remplacées par les piles de livres. Les auteurs ont remplacé les chats et paraissent orphelins, apeurés, étrangers à ce monde qui défile sans leur demander une dédicace…

 

Et moi je fais le pèlerin. Deux fois. J’ai l’impression que tout ce petit monde va s’écrouler ou prendre feu d’un moment à l’autre (le feu a effectivement ravagé un stand de livre pour enfants, vendredi, heureusement sans faire de dégâts humains). Je transpire comme les éditeurs ou les boxeurs d’autrefois, et ce n’est jamais bon signe. Alors je fais vite, vite, le temps de faire le plein de livres, de coller quelques bises, et de filer à l’anglaise!