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Karim Boukhari
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Nous et «lui»

Par Karim Boukhari le 12/08/2017 à 17h55

La logique qui pousse les jeunes de Sidi Kacem à violer un animal est la même qui pousse d’autres garçons à violer la petite bonne qui change leurs draps tous les jours.

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L’anecdote tragicomique des jeunes garçons de Sidi Kacem, qui ont attrapé la rage après avoir eu des rapports sexuels avec un animal, nous rappelle la misère sexuelle dans laquelle vit une grande partie de la société marocaine. Et pas seulement bien sûr. Cette information signale aussi la sauvagerie avec laquelle la race animale continue d’être traitée.

 

Il y a un adage marocain qui dit que trop de peine ou de malheur fait rire. Alors rions de nos blessures, c’est peut-être le meilleur moyen de les examiner au grand jour…

 

J’ai pu lire, sur internet, des commentaires terribles, parfois rafraichissants. Telle personne suggère que le gouvernement achète des poupées gonflables et les distribue à la jeune population mâle de ce pays, histoire de les initier à la sexualité sans violer personne. Telle autre s’est exclamée, comme dans un soupir: ah si toutes les ânesses et les chèvres de ce pays pouvaient parler!

 

Beaucoup ont choisi la dérision, voire le loufoque, en accablant le pauvre animal qui n’avait, bien sûr, qu’à s’habiller décemment pour ne pas enflammer le désir sexuel des jeunes gens de Sidi Kacem…

 

Ce n’est pas fini. Quelqu’un a demandé, le plus sérieusement du monde: auriez-vous préféré qu’ils (les adolescents de Sidi Kacem) violent vos sœurs ?

 

La misère sexuelle des jeunes Marocains, et plus globalement des jeunes Arabes, est un défi que nos sociétés n’ont jamais su affronter. Elles l’ont même encouragé, en créant un culte autour du sexe.

 

L’éducation sexuelle, et l’éducation tout court, étant rares, les jeunes gens apprennent très vite des règles simples et bêtes comme leurs pieds. Pour la jeune fille, perdre sa virginité ou «coucher» revient à perdre son honneur et sa «valeur». Pour le jeune garçon, la règle, pour s’affirmer et «être un homme», c’est de ne jamais «lui» apprendre la paresse. Lui ? Oui, son sexe.

 

Nous sommes comme dans «Moi et lui», le célèbre roman de Moravia, dans un dialogue constant avec «lui». Lui et ses pulsions, sa logique, sa folie.

 

L’obsession du sexe, combinée à l’ignorance, pousse à l’isolement et à ce que Tahar Ben Jelloun appelait il y a 40 ans déjà «la plus haute des solitudes». Seuls face à nous-mêmes. Et face à «lui», évidemment. Dans la nuit la plus totale.

 

Que faire ?

 

La logique qui pousse les jeunes de Sidi Kacem à violer un animal est la même qui pousse d’autres garçons à violer la petite bonne qui change leurs draps tous les jours. Ne «lui» apprend jamais la paresse, voilà ce que la société dit au jeune garçon, qui se tourne alors vers plus faible que lui. Un pauvre animal ou une jeune fille obligée de se taire.

 

Il est dommage, par exemple, de voir que la révolution qui a traversé le monde arabe en 2011 n’a pas commencé par l’éducation, la culture, la réappropriation du corps. L’individu continue d’être dans cette solitude et ce dialogue des sourds avec «lui», contre «lui». Lui, ce maitre et cet ennemi.  

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