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Karim Boukhari
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On a tous quelque chose d’Al Hoceima

Par Karim Boukhari le 22/07/2017 à 17h56

Dans tous les mouvements de contestation, ce n’est pas la violence de l’opprimé qui pose problème et devient source d’inquiétude, mais la nature des réponses qui lui sont opposées.

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Impossible de ne pas se sentir concerné par ce qui se passe à Al Hoceima. Impossible de ne pas être touché, ému par ces milliers de visages en colère, cette jeunesse en lutte, toutes ces voix, tous ces corps. Impossible de ne pas saluer le courage de ces femmes et de ces hommes debout, bravant les interdits, la peur, exposant leur corps et leur vie à tous les dangers.

 

Il y a quelque chose en nous, en chacun de nous, qui est directement connectée à Al Hoceima. Nous avons tous été jeunes, en colère, au point de ne plus avoir peur de rien ni de personne. Nous avons tous, à un moment ou à un autre, dit ou pensé: trop, c’est trop, y en a marre, marre!

 

Nous avons tous défilé dans la rue, ou à l’intérieur d’une cour de lycée, parfois sans raison. Parce que la colère est un sentiment étrange, il n’a pas toujours une raison qui le guide, c’est plus un besoin, celui de crier. C’est un besoin qui peut pousser naturellement à l’excès, à tous les excès: quand on est en colère et qu’on arrive enfin à crier, on peut, et sans transition, insulter, cracher et peut-être bien se saisir d’une pierre et la lancer.

 

Oui, la colère pousse à la violence, verbale ou physique. Mais il y a violence et violence. La violence dont on parle ici, celle qui nous touche et nous émeut, celle qui est probablement logée en chacun de nous, c’est la violence du faible, du plus petit, de l’opprimé, de celui qu’on a longtemps dominé.

 

Ces images d’Al Hoceima, qui prennent parfois des allures d’émeutes, et même de guerilla urbaine, ont au fond quelque chose d’extrêmement émouvant. Je parle d’émotion. Ce sentiment impossible à contrôler. Qui vient de loin, et qui remonte brutalement pour vous saisir à la gorge.

 

Si vous avez encore un doute, revenez à l’essentiel. De quoi parlons-nous au juste? Nous avons une ville de la taille d’un petit quartier de Casablanca, une petite ville donc, littéralement coupée du reste du pays, quadrillée par les forces de l’ordre, pratiquement livrée à elle-même. Une petite ville prise au piège.

 

Au-delà de la dimension politique liée aux événements, imaginez votre quartier ainsi pris au piège, obligé de se défendre, livrant une bataille des rues dans laquelle tous les moyens sont bons pour ne pas tomber et essayer de garder la tête haute…

 

Poussée à ce stade, la contestation peut épouser d’autres formes, plus insurrectionnelles. Elle peut être source de confusion et d’inquiétude, beaucoup d’inquiétude. Mais ne l’oublions pas: dans tous les mouvements de contestation, ce n’est pas la violence de l’opprimé qui pose problème et devient source d’inquiétude, mais la nature des réponses qui lui sont opposées.

 

Je ne sais pas si, comme vient de l’expliquer Mohamed Tozy, nous sommes en train d’assister à ce qu’il a appelé «la normalisation de la revendication». Peut-être bien que oui, finalement. Il faut l’espérer… Nous sommes, nous serions, en phase d’apprentissage. Nous apprenons à revendiquer, à manifester, à crier. Nous en apprenons les codes et surtout les limites.

 

Mais dieu que cet apprentissage est difficile. Il est lent aussi. Parce qu’il est double. Si la jeunesse apprend à revendiquer, de l’autre côté, l’Etat apprend à gérer. Le processus ne va pas de soi. Et la normalisation restera un objectif lointain tant que celui qui revendique et celui qui réprime se considèreront comme ennemis.