T’gad oulla khwi l’bled ? Jamais !

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ChroniqueCe texte répond à celui de mon ami et aîné Tahar Ben Jelloun. Le plus important n’est pas d’être d’accord, mais de pouvoir dialoguer. Ce débat-là est nécessaire…

Le 06/05/2017 à 16h57

Va-t-on exiger de voir la carte d’électeur des Français du Maroc avant de se décider à leur serrer la main ou à leur dire : dégage, oust, hors de ma vue ! De même, acceptera-t-on que quelqu’un, Marine Le Pen ou n’importe qui, nous dise : vous avez voté pour un parti islamiste, vous n’avez rien à faire chez nous, restez chez vous !

Au Maroc, nous avons une formule pour dire à quelqu’un qu’on ne l’aime pas : «T’gad oulla khwi l’bled». Traduisez : «Range-toi ou fous le camp !». Nous connaissons tous cette expression et il nous est déjà arrivé, au moins une fois dans notre vie, de la dégainer. Je dis bien «dégainer». Cette expression est plus violente que la charge d’un pistolet. Elle dit à celui qui est en face de nous : «Tu dois faire comme nous et être comme nous, sinon ta place n’est pas parmi nous».

Cette expression, et là il ne faut pas avoir peur des mots, respire l’exclusion et l’intolérance. Elle part du principe, totalement aberrant, que les individus ne peuvent pas exister en dehors de la communauté, que la pensée est unique, que l’être et le paraitre aussi sont uniques.

La société ou la communauté «intolère» et rejette celui qui est différent et qui est assimilé à une brebis galeuse ou à un bouc émissaire. C’est celui par qui le scandale et tous les problèmes de la communauté arrivent. Soi-disant. Virons-le, effaçons-le, et nous vivrons heureux, en harmonie les uns avec les autres !

Heureusement que cette intolérance, qui correspond à une vision simpliste du monde, est à relativiser parce qu’elle est souvent exprimée à chaud, sous le choc. C’est une colère maladroite et violente, vite lâchée et vite oubliée aussi. Elle est passagère. Comme ces sermons définitifs et sentencieux que l’on lance avant de les renier, dans la seconde qui suit.

Tgad oulla khwi l’bled, c’est ce que l’on dit hâtivement aux gens qui ont des convictions ou un comportement social différent. Au Maroc, la formule fuse quand, en face, nous avons affaire à des homosexuels, des athées, des déjeuneurs pendant le ramadan, et même à des opposants politiques. C’est la communauté des « déviants », des réfractaires, des individus qui tournent le dos au consensus, qui s’échappent du tronc commun, des gens dont les convictions ou la tête tout simplement ne nous plaisent pas, ne nous reviennent pas. Ces individus, la bonne société, pure et dure, celle qui veille au grain, les considère comme une souillure et un danger pour la normalité. Ils menacent sa pureté et son harmonie, son vivre ensemble. Il faut alors qu’ils dégagent, et tout de suite, à moins qu’ils n’effacent leur singularité et ne s’effacent par la même occasion…

En France aussi, on connait cette expression, même si on lui donne d’autres noms, on la sert sous d’autres emballages. La double peine, prends 10 000 balles et casse toi, etc. Tout cela répond, au fond, à la même logique : conforme-toi aux standards et aux normes de la société et du pays dans lequel tu vis, sinon dégage et fissa !

On a beau dire, cela reste un discours de haine et de rejet. Il fait le lit du communautarisme, du repli identitaire et d’autres tares collectives ou collectivistes de l’époque moderne. Ce discours, c’est celui de l’extrême droite en France, qui a bien sûr des alliés et des supporters au Maroc. Mais ce discours, quand on réfléchit, c’est aussi celui des extrémistes religieux, des jihadistes et des takfiristes.

Il est facile de s’en prendre aux Français du Maroc qui votent Le Pen, et de les inviter à rentrer chez eux « parce qu’ils ne nous aiment pas ». C’est un exercice restaurateur de fierté. Il y a probablement en chacun de nous une poche de colère qui dit cela. Cette poche de colère en nous crie et hurle de tous ses poumons : «Non, vous ne pouvez pas profiter de nous et nous cracher dessus, partez !».

La tentation de céder à cette poche de colère, à ce tic, à ce réflexe d’autodéfense, est grande. Surtout en période électorale, ou au lendemain d’un fait divers malheureux, quand le discours va-t-en guerre devient retentissant, assourdissant. Et quand les communautés blessées réclament des représailles. C’est pourtant à ce moment là qu’il faut faire attention.

Je crois qu’il est du rôle des intellectuels et des leaders d’opinion de dire : halte, pas si vite, attention ! Attention à ne pas céder à nos instincts les moins admirables. Attention à ne pas céder aux appels à la haine et à l’exclusion. Attention à ne pas nous laisser guider par la seule colère, aussi légitime soit-elle.

Parce qu’on ne vit pas, on ne fait pas un monde, on ne construit pas un vivre ensemble qu’avec de la colère et du ressentiment.

En tout cas, l’auteur de ces lignes assume. Tgad oulla khwi l’bled ? Jamais. Ni au Maroc, ni en France. Je refuse que l’on me chasse de France et d’ailleurs. Je refuse de chasser les autres du Maroc. Je refuse et j’appelle à la résistance.

Dire aux Français du Maroc de rentrer chez eux, ce n’est pas très différent de ce que dit Marine Le Pen et ses amis disent aux Maghrébins de France : pliez-vous aux valeurs de la république ou rentrez chez vous, et merci !

Répondre à une injustice par une autre injustice ? Non. Surtout pas. Jamais. Puisque Trump refoule des Maghrébins, et que des Américains du Maroc ont voté pour lui, allons-nous les refouler à notre tour ? Allons-nous dégainer le fameux «Us go home !» ? Non, définitivement non. Malgré la colère, ça sera non, définitivement non.

Pour finir ce texte plus long que d’habitude, je reprends la Une des Inrockuptibles qui dit à peu près ceci : «Le 7 mai elle (Marine Le Pen) dégage… Et après on fait quoi ?». Eh bien, après elle risque de revenir à la charge. Elle se nourrit de la haine, y compris la nôtre. Elle se nourrit de la fermeture des frontières, des communautés, des esprits. Elle se nourrit des appels à l’exclusion et du discours va-t-en guerre.

S’il y a quelqu’un qui doit dégager, ce n’est pas les Français du Maroc, ni les Maghrébins de France, mais bien la pensée fasciste. En France bien sûr, mais aussi au Maroc. Ce n’est certainement pas en nous repliant sur nous-mêmes, en fermant nos frontières, en «nettoyant notre sol», en «restant entre nous et nous-mêmes», qu’on y arrivera. Ne l’oublions jamais.

Oui, on fait quoi ? Va-t-on exiger de voir la carte d’électeur des Français du Maroc avant de se décider à leur serrer la main ou à leur dire : dégage, oust, hors de ma vue ! De même, acceptera-t-on que quelqu’un, Marine Le Pen ou n’importe qui, nous dise : vous avez voté pour un parti islamiste, vous n’avez rien à faire chez nous, restez chez vous !

Par Karim Boukhari
Le 06/05/2017 à 16h57