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Fouad Laroui
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Ici, tout le monde est Marocain

Par Fouad Laroui le 02/08/2017 à 11h56 (mise à jour le 02/08/2017 à 17h23)

Je revins à Khouribga et narrai mes mésaventures à mes collègues ingénieurs. Ils hochèrent la tête et trouvèrent la chose absolument normale. Le chaouch avait facilité mes démarches. Bravo. Tu lui as bien refilé un petit billet? Hein, quoi, tu ne l’as pas fait? Mais tu sors d’où, grand benêt?

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Il y a deux ou trois décennies (sous l’Ancien Régime, allais-je écrire), je me trouvai un jour, jeune ingénieur de l’OCP, dans la situation très banale d’avoir à renouveler la carte grise de ma voiture. Je déposai donc une autorisation exceptionnelle d’absence auprès de mon supérieur hiérarchique d’alors (le fameux Driss B., promis à une belle carrière) et vogue la galère! Je roulai joyeusement de Khouribga à Casablanca, une cassette de Bob Dylan enfoncée dans l’autoradio, nous deux chantant à tue-tête "Blowing in the wind".

 

(Ne me demandez pas pourquoi il me fallait renouveler ma carte grise aussi loin de mes pénates, je n’en sais rien, telle était alors la procédure.)

 

Bref, me voilà deux heures plus tard à Casablanca devant le bâtiment de l’administration idoine. A l’entrée, le chaouch bavarda un peu avec moi, me posa quelques questions habiles, en déduisit mon portrait-type et me désigna un guichet:

 

– Va voir Si Brahim, il est Doukkali comme toi.

 

Tel que.

 

Il y avait là une bonne dizaine de guichets, chacun pourvu d’une tête rébarbative qui attendait le client, mais le chaouch m’avait désigné celle d’un ‘pays’. Si j’avais répondu à ses questions en me présentant du côté maternel, il m’aurait sans doute déniché un ‘compatriote’ d’Essaouira –peut-être même un gnaoui. Et si je lui avais confié que mon patronyme venait du nord du Royaume, il m’aurait peut-être sorti un Rifain de sa manche. Je n’eus pas la présence d’esprit (esprit encore embrumé par les volutes des balades de Bob Dylan) de rétorquer au chaouch que son approche régionaliste d’un problème aussi trivial que le renouvellement d’un document administratif me semblait exagérée. Pauvre planton, sans doute analphabète! Sa compréhension du monde était ce qu’elle était. La plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu’elle a.

 

Je me dirigeai donc vers le cinquième guichet, fièrement occupé par un Doukkali grand comme ça, moustachu comme ci, et qui consentit volontiers à me donner le document (auquel, maintenant que j’y pense, j’avais pleinement droit) parce qu’il connaissait mon cousin Abdelmoula qui avait joué au foot avec lui sur la plage d’El Jadida au temps de leur jeunesse folle.

 

Je revins à Khouribga et narrai mes mésaventures à mes collègues ingénieurs. Ils hochèrent la tête et trouvèrent la chose absolument normale. Le chaouch avait facilité mes démarches. Bravo. Tu lui as bien refilé un petit billet? Hein, quoi, tu ne l’as pas fait? Mais tu sors d’où, grand benêt?

 

Pendant des années, j’ai donné cette petite anecdote comme exemple de ce qu’il ne faut pas faire si nous voulons entrer dans la modernité. Et il faut reconnaitre que ce type de chaouch a disparu (non?) et que l’administration se définit aujourd’hui autrement que par l’origine géographique de ses membres. Mais avec la régionalisation qui s’amorce -–et qui est en principe une bonne chose– nous courons peut-être le risque qu’elle soit mal comprise. Certains événements récents peuvent nous faire craindre une telle régression.

 

Il ne faudrait pas revenir à la saynète absurde que j’ai vécue en 1988. C’est pourquoi je préconise que partout, dans toutes les administrations, même (et surtout) celles qui sont du ressort des régions, on prenne soin d’écrire, à l’entrée et en grosses lettres, cette phrase de bon sens: "Ici, tout le monde est Marocain".

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