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Fouad Laroui
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Il y a des braves gens partout

Par Fouad Laroui le 03/10/2018 à 13h00

Sous l’uniforme, il y a des hommes, des êtres humains.

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On ne parle que des trains qui sont en retard, jamais de ceux qui arrivent à l’heure. C’est la loi du journalisme mais c’est profondément injuste. L’autre jour, à Francfort, un Marocain d’un certain âge m’apostrophe ainsi, après un débat:

 

–  Oui, il y a de la corruption dans notre pays, des excès de pouvoir à tous les niveaux, des incivilités; mais il y aussi des gens honnêtes, des bosseurs, des obscurs qui font bien leur métier. Pourquoi ne pas parler de ceux-là?

 

Nous sommes allés prendre un café du côté de Bethmannpark. Pour abonder dans son sens, je lui ai raconté une scène que j'avais vécue des années auparavant. L'ami Abdelghafour m'a fait jurer de la raconter dans ces augustes colonnes. Dont acte. La voici:

 

Souvenirs, souvenirs… Tout commence dans un ferry qui fait la liaison entre Algeciras et Tanger. Tout commence par cette phrase prononcée sur un ton mélancolique : “les gens ne se sont pas encore rendu compte que nous sommes devenus gentils…” Qui parle? Un policier marocain, un policier comme seul le Maroc sait en produire, titulaire d’une maîtrise en biologie, fou d’ornithologie, qui aurait tant voulu écrire une thèse sur les oiseaux migrateurs mais qui doit se contenter de contrôler les volatiles de mon espèce. Mon passeport rapidement orné du cachet idoine, Moulay Driss– c'est le nom impérial de mon flic– me dit qu’il viendra tout à l’heure papoter avec moi, une fois expédiés les chauffeurs de camions et les touristes qui font la queue derrière moi. Moulay Driss s’ennuie pendant la traversée, qui dure deux heures, alors il vient discuter le bout de gras.

 

Pourquoi avec moi? Il semble qu’il m’ait reconnu car c’est un lecteur vorace– voilà des policiers comme on les aime. Il me demande des nouvelles de tel ou tel écrivain, comme si je les connaissais tous. Mauriac est un peu pâle, Sagan allumée et Le Clézio se fait rare. Satisfait, il commande deux verres de Coca et entreprend de me raconter sa vie.

 

L’ornithologue abattu avant même d’avoir pris son essor, c’est hélas une histoire fréquente ici. Un père qui passe prématurément l’arme à gauche et voici notre jeune étudiant promu soutien de famille. Adieu veau, vache, couvée et cormorans, il faut travailler. Une maîtrise en biologie, ça ne mène à rien, semble-t-il, alors autant se faire garde-champêtre. Il dit qu’il ne regrette rien, en fin de compte, du moment qu’il gagne sa vie honnêtement. Si, tout de même, un regret: “les gens ne se sont pas encore rendu compte que nous sommes devenus gentils…” Les exemples foisonnent.

 

– Quand quelqu'un qui s’appelle Mohammed exhibe un passeport français, nous sommes obligés de lui demander, à titre d’information, quelle était sa nationalité d’origine. Et ça ne rate jamais, le voilà qui prend la mouche comme si on lui avait posé une question incongrue. Il faut à chaque fois que je reste calme et que je lui explique que je ne fais que mon travail. Je dois lui demander, c’est tout.

 

Un douanier qui nous a rejoint– encore un verre de Coca, garçon!–  renchérit:

 

–  C'est la même chose pour moi. Je fais mon travail. Je ne fais que poser les questions que je dois poser–  et les gens s’énervent. S’ils connaissaient la rudesse et le caractère impitoyable des douaniers américains, par exemple, ils nous embrasseraient la tête, à nous autres gabelous de l’Empire.

 

En débarquant à Tanger, j'étais perplexe. Qu’avais-je appris de ce Coca partagé avec la force publique et un gardien des Traités? Peut-être ceci: sous l’uniforme, il y a des hommes, des êtres humains, qui essaient de faire correctement leur travail. Peut-être faut-il s’en souvenir de temps en temps. Il y a aussi des trains qui arrivent à l’heure.