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Fouad Laroui
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Ils voient des francophones partout

Par Fouad Laroui le 21/12/2016 à 12h00 (mise à jour le 04/01/2017 à 10h41)

Mon interlocuteur était persuadé que nous avions eu une conversation en français alors que je n'avais parlé qu'en darija.

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C'était au printemps dernier, je me trouvais dans le train Casa-Rabat (la fameuse navette) lorsque le jeune homme qui était assis en face de moi me demanda, très poliment, si j'étais bien l'écrivaillon Untel. Je répondis oui, à vot' service. Enthousiaste, il me révéla qu'il avait lu tel et tel de mes petits mickeys et qu'il les avait appréciés. Et il lisait aussi avec bonheur les blogs de le360.ma.

 

Le souriant jeune homme s'exprimait dans un français assez approximatif, en cherchant ses mots. Ce n'était évidemment pas de sa faute, il n'avait tout simplement pas assez étudié cette langue somme toute étrangère et que nul n'est censé maîtriser puisque ce n'est pas une langue officielle, au Maroc. Je me mis donc à lui répondre en marocain, en darija, cette belle et vigoureuse langue qui est le trésor commun de tous les Marocains.

 

Il se passa alors quelque chose d'étrange. Plus je parlais en darija, sans introduire le moindre mot de français, plus le jeune homme s'obstinait à s'exprimer dans son français laborieux. J'introduisis même quelques mots d'arabe littéraire (ainsi ma darija devenait “soutenue”, comme on dit). Peine perdue: mon vis-à-vis ne semblait pas s'en rendre compte: il s'obstinait à maltraiter Molière. Étonnant, non?

 

Arrivés à Rabat, nous primes fort civilement congé l'un de l'autre. Je lui dis: “ila lliqa !”, il me rétorqua: “au revoir!” et chacun alla vers son destin.

 

Vous vous demandez peut-être pourquoi je me suis soudain souvenu de cette saynète qui n'est pas d'une importance planétaire et qui ne marquera pas l'Histoire. C'est que je viens de lire un n-ieme article, dans une gazette d'Europe, affirmant qu'au Maroc, les “francophones” font la loi. Si on prend cette expression au pied de la lettre, c'est faux: le législateur, c'est-à-dire les députés, ne s'exprime qu'en arabe. Si on la prend au sens figuré, elle est également fausse. Il y a simplement une erreur de perspective: de la même façon que mon interlocuteur du train était persuadé que nous avions eu une conversation en français parce que je suis censé être un de ces fameux “francophones” (alors que je n'avais parlé qu'en darija), de même nos marocanologues ne semblent pas voir que l'immense majorité des francophones marocains sont parfaitement à l'aise en darija, la langue du peuple à côté de l'amazigh, et se délectent de l'utiliser.

 

En réalité, l'élite de ce pays est bilingue, trilingue voire plus. Et c'est tant mieux. Encore faut-il, pour voir cette évidence, ne pas avoir la berlue comme mon sympathique compagnon de voyage, dans le train Casa-Rabat.