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Fouad Laroui
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La corruption est-elle utile à notre pays?

Par Fouad Laroui le 12/09/2018 à 13h00 (mise à jour le 14/09/2018 à 08h27)

Braun disait de cette forme de corruption qu’elle constituait une redistribution efficace de la richesse.

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Du temps que j'étais chercheur en économie, j'avais planché sur une longue enquête menée par un expert allemand sur le corruption en Inde. L’expert (appelons-le Braun) avait écrit un rapport qui se terminait par deux conclusions remarquables:

1. L’Inde est un pays entièrement gangrené par la corruption…

2. … mais il ne faut surtout rien changer: la corruption permet de redistribuer l’argent et elle facilite la bonne marche de l’économie.

 

Étonnant, non? Et c’était un Allemand, austère et collet monté, qui disait cela!

 

La question de la corruption est donc moins simple qu’on ne le croit de prime abord. Au-delà de la condamnation morale sur laquelle tout le monde est d’accord, il reste la question de son utilité sociale et de son efficacité: c’est ce que Braun soulignait dans le cas de l’Inde.

 

Et nous, où en sommes-nous? La corruption est-elle utile socialement? Est-elle efficace?

 

C’est à voir.

 

Deux agents d'une commune côtière de Casablanca-Settat ont récemment écopé de trois mois de prison et perdu leur poste pour faits de corruption: ils avaient demandé de l'argent (beaucoup d'argent) à une citoyenne pour lui délivrer une autorisation de construire. Outrée, la dame les piégea avec l'aide du Service anti-corruption. C'est  une bonne chose puisqu’il s’agit d’un chantage: “tu n’auras ton permis que si tu paies.” 

 

Mais qu’en est-il des formes banales, quotidiennes, de la corruption, quand il n’y a pas chantage mais seulement promesse d’aller un peu plus vite? Il s’agit de cette corruption dont Braun disait qu’elle constitue une redistribution efficace de la richesse dans les pays où la redistribution par les prestations sociales n'existe pas.

 

Voici ce que m'écrivit ma sœur hier:

“L'autre jour, j'ai dû aller chercher un papier au Cadastre de B… [petite ville dans les environs de Casablanca]. A l’entrée de B., un habitant du cru m’indique le chemin puis ajoute, comme si c'était la chose la plus normale du monde:

Louhi lihoum 70 dhs bach i-sserbiouk. [Jette-leur 70 dirhams pour qu’ils te servent vite.]

 

(Soit dit en passant: n’est-il pas révélateur que le verbe français ‘servir’ soit entré dans notre darija dans le sens de ‘servir vite’, comme si la notion de service ‘normal’ n’existait pas?)

 

Je me présente au Cadastre. Il n'y a pas un chat– ou plutôt, il y a peut-être un chat dans un coin mais en tout cas il n’y a aucun client. Heureux fonctionnaires de B., la belle endormie! Le gars au guichet m’accueille cordialement. Je lui explique la raison de ma visite, il tape sur le clavier de son ordinateur tout en soupirant “Regarde tous les dossiers que j'ai en instance!” en désignant une pile posée devant lui. (Je me retiens de lui dire que c’est assez normal quand on a un job et qu’il devrait s’en réjouir, comme Colbert qui se frottait les mains en apercevant chaque matin la pile des dossiers qui l’attendaient sur son bureau.)

 

Il imprime le papier que je suis venue chercher et couine, sur le ton du reproche:

– Ah, tu me fais travailler, toi!

 

Il ne s’agit pourtant pas des douze travaux d’Hercule: le gus a juste imprimé un document à partir de son ordinateur– en somme, il a légèrement fait travailler son index droit. Il me donne la chose pour aller la photocopier dans une boutique des environs. (Pourquoi ne peut-on jamais photocopier sur place les documents? Chronique pour une autre fois…)

 

Quand je reviens, il reprend le papier puis me le tend… tout en le gardant dans sa main comme s'il avait du mal à s’en défaire. Il me regarde bien en face avec insistance. Je me contente de lui sourire, impassible. Je tire, il tire… Le fonctionnaire finit par me donner l’objet de tous nos désirs en grommelant:
– Va payer à la caisse!
 

Je vais me délester de 110 dirhams à la caisse et je reviens. Abdelmoula (je sais que tu vas finir par le nommer ainsi, je prends donc les devants), Abdelmoula, l’air bougon, me lance:
– Va au 3ème étage faire signer le document!

 

Quand je redescends, je trouve Abdelmoula rôdant dans les escaliers. Il me lance un regard significatif. Je suppose qu’il s'est arrangé pour me rencontrer dans les escaliers au cas où je voudrais lui filer discrètement, dans l’ombre, une piécette ou un talbin. Mais pourquoi le ferais-je? J’ai payé 110 dirhams pour avoir le papier, je suis quitte de mes obligations réglementaires. Est-ce que ces gens-là délivrent des documents aux citoyens ou bien en font-ils commerce?
 

En quittant le Cadastre, je l’ai entendu maugréer dans mon dos. Ça m’a déprimée. Je me suis rendue compte que je me fais mal voir dans mon propre pays parce que je suis honnête: ni corruptrice ni corrompue. Et c’est moi qu’on enguirlande. C’est le monde à l’envers!”

 

En lisant le mail de ma sœur, je me suis de nouveau posé la question de Braun: cette corruption endémique est-elle utile socialement? Est-elle efficace? Fait-elle tourner l’économie qui, sans elle, se gripperait et s’arrêterait?

 

Et si c’est le cas– qu’est-ce que cela dit sur nous?