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Fouad Laroui
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Les Marocains sont-ils «pasteurs» ou «jardiniers»?

Par Fouad Laroui le 16/05/2018 à 11h58

Et si notre problème, c’était que nous ne sommes ni l’un ni l’autre?

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Du toit de la Villa de France, cet hôtel mythique de Tanger, on a une vue splendide sur la ville. C’est là que Matisse se postait pour s’emplir les yeux de lumière et de couleurs, c’est là que je me trouvais il y a peu avec le professeur T., anthropologue d’élite, à partager un copieux petit déjeuner. Nous étions réunis à l’occasion de ce Salon du Livre de Tanger qu’organise chaque année, avec beaucoup de professionnalisme, l’Institut français. (Il faudrait tous les décorer, ces dames et ces messieurs de l’IF, pour l’excellent travail qu’ils font. Que serait notre vie culturelle sans eux?)


Après avoir siroté quelques centilitres de son thé à la menthe, T. me fit part de sa perplexité.


– J’ai passé ma vie à étudier les peuples aux quatre coins du globe. Ils se divisent tous en deux catégories, depuis le néolithique: il y a les «pasteurs» et il y a les «jardiniers».


Un chat passa devant nous, hautain, le regard impérieux, la queue battant la mesure d’on ne sait quelle gigue– ou peut-être était-ce un chat gnaoui et préparait-il déjà le Festival d’Essaouira?


Le professeur T. reprit sa méditation.


– Les «pasteurs» se comportent comme un troupeau qui dépend de son berger: c’est lui qui connaît les points d’eau, c’est lui qui les mène à la source où ils peuvent se désaltérer. Leur destin lui est lié, ils ne le quittent pas du regard, ils ne bougent que s’il bouge. Les ethnies nomades sont un exemple parfait de cette attitude. Elles ont toutes un émir. Et elles sont condamnées à la même routine, elles ne font que répéter le passé.


– Hé bé…


– Par contre, les peuples jardiniers ne demandent à leur chef que d’assurer l’ordre public. Qu’aucun vilain ne vole leur récolte, qu’on ne marche pas sur leurs plates-bandes! Pour le reste, ils se débrouillent, courbés sur leurs salades et leurs poireaux– qu’ils ne laissent à personne d’autre le soin de repiquer et d’améliorer. C’est le cas des Américains, par exemple, et c’est pourquoi ils sont à la pointe de l’invention et de l’innovation.


Un temps. T. continua:


– Et voici la question qui m’obsède depuis des décennies que je fréquente votre beau pays: les Marocains sont-ils «pasteurs» ou «jardiniers»?


Il se tut. Je sentis qu’il était temps de dire quelque chose. Ce n’était pas un monologue, là-haut sur la terrasse, l’Espagne au loin, dans l’odeur entêtante du mimosa (j’appelle «mimosa» toutes les plantes, étant parfaitement incapable d’en différencier les effluves). Je m’éclaircis la voix.


– Et si notre problème, c’était que nous ne sommes ni l’un ni l’autre? Donc un mélange des deux?


Cette question fut ma seule contribution à la conversation. T. sursauta.


Damned, vous avez peut-être raison, cher monsieur. Eh bien, Marocains, décidez-vous! Voulez-vous être un peuple de pasteurs ou un peuple de jardiniers?


Sur ce, nous enfournâmes chacun une cuillerée de cette savoureuse harira que confectionnent les tebbakhates de la Villa de France (publicité gratuite) et nous nous mîmes à parler football.


Mais la question reste posée.