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Fouad Laroui
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Marocain? Chameau!

Par Fouad Laroui le 31/10/2018 à 12h00

La Norvège exporte des chameaux et le Maroc des voitures. Il va falloir s’y habituer…

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L’autre jour, du côté de Francfort, plus précisément à Aschaffenburg, des lycéens très sympathiques m’ont accueilli avec des chameaux. Vous me demandez (parce que vous êtes fort en géographie):

 

– Des chameaux en Hesse?

 

En fait, Aschaffenburg se trouve en Bavière– conséquence d’une lubie de Napoléon, m’a-t-on dit sur place– et non en Hesse, le land de Francfort. Mais là on s’égare, littéralement, et vous avez raison de vous étonner: ni en Hesse ni en Bavière on ne trouve de chameau, sauf peut-être au zoo ou chez un collectionneur farfelu. Et la question reste entière. Que diable fichaient là ces placides ongulés?

 

On se calme. Il s’agissait d’un dessin. Pour me souhaiter la bienvenue, les deux ou trois classes devant lesquelles je devais donner une conférence sur le dialogue des cultures avaient imaginé de dessiner deux grands chameaux jaunes– en fait, des dromadaires– avec dessus, en lettres grosses comme des vaches, le mot : «MAROC – bienvenue à l’écrivain marocain Fouad Laroui.»

 

Or je n’ai jamais vu un chameau de ma vie. Et encore moins un dromadaire– ou plutôt, le seul camelidae que j’aie jamais rencontré devait s’appeler Pieter ou Brechtje vu que c’était celui du zoo d’Amsterdam.

 

J’ai donc commencé ma conférence en avouant ma totale incompétence en tout ce qui touche à cette grosse bébête que Linné baptisa Camelus il y a plus de deux siècles. Et j’avouai, des trémolos dans la voix:

 

Ich habe nie ein Kamel gesehen!

 

Consternation dans la grande salle du lycée d’Aschaffenburg, ornée de portraits de Bach, Schubert et Mozart. Pour enfoncer le clou, je demandai à mon jeune public quel était, selon lui, le principal article d’exportation du Maroc. On me cria, dans la langue de Goethe:

 

«Les dattes! Les oranges! Les tapis (volants?)!»

 

La vague déferlée, je rectifiai :

 

Nein, nein! Ce sont les voitures!

 

Un grand silence se fit à Aschaffenburg. C’était maintenant sûr: ce Marocain était un imposteur, un fou, un rêveur. Das Auto, c’est la spécialité de l’Allemagne, pas du pays de Schéhérazade.

 

Un des professeurs prit la parole et, retournant au règne animal, m’asséna:

 

– Mais j’ai vu des chameaux à Agadir, sur la plage! Je suis même monté dessus! J’ai les cicatrices! Vous voulez les voir?

 

Me souvenant d’avoir lu un article du Matin du Sahara sur cette question, je lui répondis:

 

– C’est exact. Et vous savez d’où ils viennent? De Norvège. La Norvège exporte des chameaux et le Maroc des voitures. Il va falloir changer quelques câblages dans nos cerveaux, amis. Nous sommes en 2018.

 

Je vis venir le moment où l’on allait appeler l’hôpital psychiatrique d’Aschaffenburg, qu’ils envoient d’urgence une ambulance. Et puis, miracle des temps modernes, un des professeurs fit une rapide recherche sur Internet puis, vibrant d’étonnement, se dressa comme Hercule à Tanger et d’une voix de stentor proclama:

 

– Mais c’est qu’il a raison, le bougre!

 

Le reste de la journée se passa comme un rêve. Dans l’excellent restaurant Zum Fegerer (publicité gratuite), les professeurs du lycée portèrent un toast au Maroc et à la Norvège, pour la qualité de leurs voitures et de leurs chameaux– dans cet ordre-là.