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Fouad Laroui
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Abdou, Ali et les deux Ramsay

Par Fouad Laroui le 01/08/2018 à 12h03 (mise à jour le 01/08/2018 à 12h12)

La vérité de Frank/Ali et celle de Michael/Abdou ne devraient pas se contredire.

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Il y a quelques semaines, je me trouvais à Tanger avec un petit groupe plutôt disparate dans un café que je me garderai bien de nommer -il ne mérite aucune publicité. La conversation vint à rouler sur un certain Abdou, un médecin local, et chacun prit un petit air de respect et de componction en parlant de lui. Pourquoi? Parce que ledit Abdou est ce qu’on appelle en arabe "moultazim": il fait ses cinq prières quotidiennes, mène une vie réglée, n’élève jamais la voix, ne consomme aucun aliment prohibé, etc. Très bien.

 

Cependant, il se trouve que je connais le frère dudit Abdou -appelons-le Ali. Nous étions condisciples au lycée Lyautey. Après avoir fait une grande école parisienne, Brahim continua ses études en physique, soutint une thèse remarquée aux États-Unis et c’est maintenant un brillant chercheur en physique des particules. Lorsque j'évoquai Ali devant le petit groupe, on m’écouta avec un intérêt poli, on fit quelques commentaires- mais pas avec le ton respectueux et déférent dont on avait usé à propos de son frère le toubib dévot.

 

Pourquoi?

 

Il y avait de quoi réfléchir. En laissant filer mon regard à travers les fenêtres du café, sur cette place où des canons en bronze semblent menacer l’altière Espagne dont la côte se dessine au loin, je me souvins alors des frères Ramsay. C’est à Cambridge, en Angleterre, où je faisais des recherches en économétrie en 1995/96, que j’entendis parler pour la première fois de ces deux hommes d’exception.

 

Le premier, Frank, mathématicien et logicien de génie, naquit en 1903 à Cambridge, où son père était président du vénérable Magdalene College. L’intelligence de Frank, qui fut reçu premier à l’examen final de mathématiques, n’avait d’égale que son érudition. Il voulait tout savoir, il voulait tout lire, il s’intéressait à tout. C’est lui qui traduisit le "Tractatus logico-philosophicus" de Wittgenstein après s’être rendu en Autriche, en 1923, pour en discuter avec l’auteur (il apprit pour cela l’allemand en quelques semaines, dit la légende…). Il rédigea quantité de travaux en logique, en mathématiques et en épistémologie. On lui doit en particulier le "théorème de Ramsay" en combinatoire. Mais souffrant de problèmes de foie chroniques, il contracta la jaunisse après une opération et mourut à l’âge de 26 ans. Une vie fauchée si tôt, quelle tristesse…

 

Son frère Michael Ramsey, né en 1904, suivit un tout autre chemin. Aussi intelligent que l’autre, il était intéressé par les questions de foi et de religion. Il fit de solides études de théologie, fut ordonné prêtre et devint en 1961 le 100e archevêque de Contorbery.

 

Pendant que Michael cherchait la vérité dans le Livre révélé, Frank, agnostique impénitent, la cherchait dans les mathématiques, dans la physique, dans le "grand Livre du monde" de Galilée.

 

Il m’arriva parfois d’avoir des conversations à propos des deux Ramsay, à Cambridge ou ailleurs. Et voici où je voulais en venir: on usait du même ton, admiratif et respectueux, en parlant de Frank et de Michael. Ils avaient choisi des chemins différents et on respectait cela.

 

Je crois que nous devrions adopter la même attitude. Celui qui a la foi et qui mène une vie exemplaire est digne de respect. Celui qui ne l’a pas, mais qui se dévoue à la science avec la conviction qu’elle décrit un univers clair et lumineux dont elle donne une certaine vérité, est également digne de respect. La vérité de Frank/Ali et celle de Michael/Abdou ne devraient pas se contredire. Qui disait cela? Ibn Roshd, grand philosophe et… "qadi" de Cordoue. Quand allons-nous enfin l’entendre?