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Crise française

Par Tahar Ben Jelloun (@Tahar_B_Jelloun) le 03/12/2018 à 11h00

Les Gilets jaunes réclament la démission de Macron. Cela ne résoudrait aucun problème. Ce n’est pas une question de personne. La France doit trouver le moyen d’améliorer le pouvoir d’achat des Français tout en gardant intact le confort du système social qui fait sa spécificité.

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Que se passe-t-il en France? Des amis marocains sont arrivés samedi à Paris et se sont retrouvés au milieu du chaos créé par des casseurs infiltrés parmi les manifestants qu’on appelle les «Gilets jaunes». Ils n’ont rien reconnu de Paris où, malgré les précautions prises par la police qui avait bouclé plusieurs quartiers, des voitures brûlaient et les devantures de magasins s’étaient retrouvées brisées pendant qu’un café était incendié.

 

Parti de l’augmentation du prix du gasoil, ce mouvement spontané et non syndiqué a bouleversé la scène politique française. Le gouvernement cherche partout de l’argent pour équilibrer un budget englué dans une dette énorme. Les impôts ont augmenté et ce sont les classes moyennes et pauvres qui ont perdu le plus de leur pouvoir d’achat.

 

La France tient à son statut de grande puissance économique mondiale. Mais pour s’y maintenir, il lui faut faire des sacrifices et prendre l’argent chez tout le monde, y compris auprès de retraités qui ont du mal à joindre les deux bouts.

 

Le problème de la France tient à son système social qui est le meilleur au monde. Mais ce système coûte très cher. Effectivement, tout citoyen a le droit à une hospitalisation dans les meilleurs hôpitaux, et grâce à sa carte Vitale, ne paie rien. Il se présente à la pharmacie et prend ses médicaments prescrits sans débourser un centime. Cette sécurité sociale, qui bénéficie à tout le monde, est un bien inestimable. En Amérique, on vous réclame d’abord votre carte bancaire avant de vous admettre dans un centre hospitalier. Il en est de même chez nous au Maroc où la santé publique est dans un état pathétique. Les malades qui s’adressent à des cliniques privées doivent avoir de l’argent, même si leur assurance rembourse une partie de la prise en charge.

 

La France dispose des meilleurs hôpitaux publics d’Europe. Cela coûte beaucoup d’argent. La caisse de la Sécurité sociale est tout le temps déficitaire.

 

Le système éducatif est aussi gratuit. Il faut donc bien trouver l’argent pour payer les millions de fonctionnaires que ce soit dans l’éducation nationale ou dans les autres administrations qui assurent la sécurité des citoyens.

 

Le problème n’est ni de gauche ni de droite, il n’est pas idéologique, mais simplement financier. Les Français ne renonceront jamais au confort d’une société où l’allocation chômage est importante, où, quand ils travaillent, ont droit à des congés payés (cinq semaines par an), où la liberté de faire grève et de manifester est garantie par la constitution. Seulement voilà, la France s’est lourdement endettée depuis plusieurs décennies. Il fallait en effet, aussi, avoir une armée forte qui intervient hors de France. Cela coûte énormément.

 

Comment parvenir à garantir aux 65 millions de Français un système social unique au monde tout en étant une nation qui veut être présente sur certains fronts et qui ne supporterait pas de perdre son rang de puissance mondiale?

 

Les impôts. Toutes les solutions passent par l’augmentation des impôts directs et indirects. D’où l’exaspération des gens quand l’Etat a augmenté le prix de l’essence à la pompe au moment où le baril est passé de 54 dollars à 67 dollars en quelques jours.

 

Macron en bon libéral a fait le choix d’une économie qui privilégie les riches. Ainsi en supprimant une partie de l’impôt sur la fortune, celle concernant les investissements bancaires (la France est le seul pays d’Europe à avoir l’ISF), il a fait un cadeau aux riches ; les autres payent une taxe sur leurs biens immobiliers. Il a été assez maladroit par ailleurs et a engagé des travaux à l’Elysée en changeant la vaisselle ou en se faisant construire une piscine dans la villa des vacances présidentielles. Ce sont des détails qui ont choqué les Français.

 

Les manifestants réclament la démission de Macron. Cela ne résoudrait aucun problème. Ce n’est pas une question de personne. La France doit trouver le moyen d’améliorer le pouvoir d’achat des Français tout en gardant intact le confort du système social qui fait sa spécificité.

 

Quadrature du cercle. Personne face à Macron n’a de solution miracle; ni Mélenchon, ni Le Pen et encore moins Wauquiez.  Que faire alors? Tenir le langage de la vérité aux Français et je verrais bien Macron exposer ces difficultés comme un père de famille qui doit faire des acrobaties pour que tout le monde mange à sa faim. Le problème est que Macron n’a pas le profil d’un père de famille. Il ne serait pas crédible. En outre il a déçu pas mal de ceux qui ont voté pour lui; il n’a pas respecté ses promesses et a pris plutôt le parti des riches que celui des pauvres, comme dit François Hollande, «il est président des très riches».

 

Pendant ce temps-là, des casseurs profitent de leur oisiveté pour casser, incendier, piller et créer le chaos parce que ni la France ni leurs parents n’ont réussi à les éduquer. L’anarchisme est une vieille tradition dans ce pays. On n’est jamais content.

 

Les Gilets jaunes ont échappé aux partis traditionnels et aux syndicats. Va-t-on vers un populisme à l’italienne? Ce serait catastrophique. Il faudra à Macron beaucoup d’imagination pour apaiser la colère d’un peuple qui ne se laisse pas faire et qui a l’habitude de descendre souvent dans la rue. Il faut qu’il soit politique, c’est-à-dire avoir une maturité et une hauteur de vue qui réinstalleront la confiance perdue. Or le général De Gaulle est passé par là en mai 1968. Jacques Chirac a connu une crise plus grave en 1995. Les deux ont échoué à rétablir cette fameuse confiance dont a besoin un président de la République. Macron affronte une crise décisive. A-t-il les moyens de s’en sortir? Rien n’est moins sûr.