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Festival des apparences

Par Tahar Ben Jelloun (@Tahar_B_Jelloun) le 17/07/2017 à 12h26 (mise à jour le 18/07/2017 à 08h33)

L’autre jour à Tanger, j’ai entendu quelqu’un estimer la totalité des dépenses de la cérémonie de mariage. "Là, à mon avis c’est un mariage de six millions de Dhs, car il ne faut pas oublier la soirée des femmes demain et bien d’autres choses". Et avec tout ça, qu’est-ce qu’on s’ennuie!

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L’été au Maroc est la saison des mariages. Jamais en dehors de la fin de la semaine. Souvent la date des festivités dépend de la disponibilité de l’orchestre qui animera la soirée avec les mêmes chansons, les mêmes rythmes et le même nombre de décibels que d’habitude. Pas de surprise. Pas d’imagination. Le secret est dans la répétition des mêmes litanies quels que soient les mariés.

 

Côté public, le festival obéit aux mêmes traditions. Femmes en caftans dont certains sont plus inventifs que d’autres. Hommes, costume cravate, comme des banquiers le jour d’un conseil d’administration.

 

Certains mariages se distinguent de la majorité en avançant l’heure du dîner. On ne sert plus à 2h du matin mais avant minuit. Quand un jour j’ai demandé au père du marié pourquoi on mange si tard, il a eu une réponse qui en dit long: si on sert à 23h, à minuit, il n’y aura plus personne. Donc on retient les invités par l’appétit, tout en leur servant plein de petites choses qui ne feront que rendre un mauvais service à cet appétit. Par exemple on sert des jus de fruits et des petits gâteaux. Ce qui, en principe devrait arriver en fin de repas, sans parler des amuse-gueules qui viendront participer à l’obésité naissante de chacun.

 

Evidemment si on mange vers deux heures, pas question de dormir. La digestion d’un repas riche ne va pas avec un sommeil tardif. Donc, cette nuit est destinée à fêter les mariés et à accepter de ne pas lui donner sa part de sommeil.

 

Tout cela est dans l’ordre des choses. Mais on me dit que ça change. Les mariages sont devenus pour certaines familles l’occasion d’exhiber publiquement, en musique assourdissante, l’état de leur fortune, donc de leur pouvoir.

 

L’autre jour à Tanger, j’ai entendu quelqu’un estimer la totalité des dépenses. Il dit: c’est très simple, il y a 160 tables, le traiteur, que je connais bien, vend la table de dix personnes à dix mille dirhams. Les deux orchestres sont connus, ils ne jouent pas à moins de 150 000 Dhs chacun. Le décor et les fleurs coûtent pas moins de 200 000. Sans parler des cadeaux, du voyage de noces, du palace pour la nuit de noce ce soir. Donc on arrive facilement à plus de deux millions de Dhs, sans compter les frais multiples qu’on ne voit pas. Là, à mon avis c’est un mariage de six millions de Dhs, car il ne faut pas oublier la soirée des femmes demain et bien d’autres choses.
Et avec tout ça, qu’est-ce qu’on s’ennuie!

 

Qu’un père veuille fêter sa fille ou son fils en dépensant autant, cela le regarde. Nous sommes dans un pays libre, chacun fait ce qu’il veut. Si cette personne aime étaler sa fortune, c’est son problème. Mais nous, les invités, pourquoi devons-nous subir tout cela? Un mariage doit être en principe festif. Ce genre de cérémonie est de plus en plus répétitif et devient la vitrine majeure des apparences.

 

Au Maroc le respect s’achète avec deux ingrédients: l’argent et le pouvoir. Souvent ils vont ensemble. Un mariage est fait pour qu’on en parle, il faut qu’il soit l’événement de la quinzaine; durant ce temps-là, on en parle et on précise le nombre de millions dépensés. Le pire dans tout cela c’est que personne ne pense à la fête. C’est secondaire. On ne vient pas pour s’amuser mais pour se montrer et pour constater.

 

Une exception cependant: le mariage maroco-européen. Là, grâce à la présence des invités venus de France par exemple, on a une chance de passer une soirée cool, sympathique, dansante, agréable. La famille essaie de jouer sur les deux tableaux: on laisse au fils la liberté de faire sa fête, mais on ne lâche pas les traditions qui, heureusement sont vite noyées dans une musique endiablée qui entraîne tout le monde à danser un bon rock’n’roll, suivi par des chants populaires mixés et qui font danser tout le monde. La fête est réussie parce qu’on n’avait rien à prouver et qu’on est venu pour s’amuser dans le bon sens du mot. Au moins là, on ne cherche pas l’estimation des dépenses. Et les apparences sont plus ou moins sauves.

 

 

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