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Violences

Par Tahar Ben Jelloun (@Tahar_B_Jelloun) le 04/06/2018 à 12h01 (mise à jour le 04/06/2018 à 12h10)

Il règne au Maroc une tension en permanence. Personne n’y échappe. L’écart entre les classes ne cesse de se creuser. La classe moyenne a du mal à émerger. Les riches profitent avec une rare insolence de ce pays et de ses potentialités. Les pauvres sont laissés sur le bord de la route.

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Pourquoi sommes-nous si violents? D’où vient cette facilité de lever le bras et de taper un enfant, une femme? Pourquoi la violence physique prend le pas sur la raison et l’intelligence? Un homme frappe sa femme, un enseignant tabasse une élève, des individus cagoulés attaquent au nom de la vertu (quelle vertu? celle de l’ignorance, de la bêtise et de la stupidité) un couple légitime. C’est la loi de la jungle, la loi du plus fort, la loi de n’importe quoi sévissant dans un pays en principe civilisé, fier de ses valeurs, de son histoire. Mais tout cela est balayé par un coup de poing dans le visage d’une femme, dans la rue ou chez elle. D’ailleurs le tabassage à domicile est le plus fréquent. On augmente le son de la télé et on se défoule sur la femme et les enfants.

 

La pratique de la violence est un langage, celui de la folie et de l’arbitraire. Ma génération a été élevée dans le respect des valeurs et de la personne. Mais tout va se déglinguer à partir du moment où le régime politique d’après l’indépendance pratique la répression la plus brutale, les agents de police torturent tranquillement, la justice devient un leurre et voilà tout un peuple qui est contaminé par une généralisation de la violence. Le peuple ne croit pas au progrès ni à la démocratie dont il ignore la culture et la technique. On fait tout pour le berner, lui mentir et le mépriser en même temps. A l’époque, toute opposition est assimilée à une «atteinte à la sûreté de l’Etat», et tout opposant est considéré comme un ennemi du régime, de l’ordre et de la sécurité. Le système est basé sur la violence, laquelle se propage et se généralise dans les rapports entre les citoyens. C’était le temps des «années de plomb». Mais ce temps a laissé des traces dans les mentalités, dans les actions et les habitudes.

 

L’autre violence est celle des injustices et des inégalités. La pauvreté est un état humiliant. La précarité et l’abandon aussi. Alors tout le monde ou presque se met à utiliser la force physique pour s’exprimer. Le délinquant vole, le magistrat se laisse corrompre, les droits de la femme sont ignorés, les règlements non respectés, bref, la porte est ouverte à la jungle.

 

Aujourd’hui la génération qui tabasse la femme et l’enfant est une génération qui n’a reçu aucune éducation, même si elle a été à l’école où apparemment elle n’a rien appris.

 

Il règne au Maroc une tension en permanence. Personne n’y échappe. L’écart entre les classes ne cesse de se creuser. La classe moyenne a du mal à émerger. Les riches, les très riches profitent avec une rare insolence de ce pays et de ses potentialités. Les pauvres sont laissés sur le bord de la route. Certains se défoulent sur les réseaux sociaux, mais cela ne fait pas avancer la cause des droits de l’homme et de la femme.

 

Le harcèlement physique ou moral est partout. Faites un tour dans les administrations et vous verrez ce qui s’y passe. Les victimes ont peur de parler, de dénoncer, d’attaquer. Omerta sur le harcèlement et sur la corruption.

 

Les citoyens se taisent et se tournent vers l’islam dans l’espoir d’y trouver un apaisement, une espérance. Mais même l’islam se trouve être objet de violence dans la mesure où il est détourné de son sens et des valeurs qu’il prône.

 

La mendicité est partout et sous plusieurs formes. C’est aussi une forme de violence, car celui qui tend la main est un être humilié, humilié par la vie, par le système injuste, par tant de férocité; il s’en remet au bon vouloir des passants. L’alcool et différentes substances de stupéfiants sont de plus en plus répandus chez une certaine jeunesse qui ne croit plus à rien. L’alcool, il y en a qui le boivent, d’autres le sniffent jusqu’à perdre connaissance.

 

Voilà pourquoi un époux dominé par l’alcool et le tabac tabasse sa femme dans un accès de colère et de frustration. En principe la loi protège les femmes battues, encore faut-il qu’elles portent plainte et décident de se battre jusqu’au bout, donner assez de preuves pour que la justice s’empare du cas (certificat médical, témoignages, etc.). Et la corruption veille, telle une machine de pourrissement, elle brise les destins, encourage le vol et le mensonge, détruit tout ce qu’elle touche. En elle-même, c’est la plus grande des violences puisqu’elle lutte contre l’émergence d’une vraie culture de la démocratie.

 

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