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Mouna Lahrech
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A une lumineuse Marocaine

Par Mouna Lahrech le 08/11/2018 à 11h58 (mise à jour le 08/11/2018 à 20h40)

Ma chère Meryem Amjoun, tout devrait nous opposer: je suis bien plus âgée que toi, je ne lis que des livres en français, quand tu es une petite fille qui ne lit qu’en arabe.

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C’est bien simple, chère immense petite fille, chère Meryem Amjoun, j’essuie régulièrement mes larmes depuis une semaine, à chaque fois que je pense à toi, depuis que je t’ai vue pleurer d’émotion en recevant ton premier prix de lectrice de plus d’une cinquantaine d’ouvrages dans ce grand concours aux Emirats Arabes Unis.

 

Avec ta silhouette frêle et tes pleurs sur cette scène, à Dubaï, tu as été à l’origine d’une belle vague d’émotion au Maroc, cher petit prodige, et c’est très émue que je t’ai ensuite regardée raconter, sur un plateau de télévision, avec toute la fraîcheur de ton jeune âge, ton aventure livresque.

 

Tu n’as que 9 ans, tu es vive, tu t’exprimes bien, et tu enchaînes les livres en arabe classique, par dizaines.

 

Ma chère Meryem Amjoun, tout devrait nous opposer: je suis bien plus âgée que toi, je ne lis que des livres en français, quand tu es une petite fille qui ne lit qu’en arabe.

 

Je fais partie de cette «élite» francophone qu’une bonne partie des Marocains aime bien détester, alors qu’une langue, quelle qu’elle soit, n’est que le moyen de transmettre une pensée. Que celle-ci peut être parfois bien pauvre, même en français, en anglais ou en espagnol, quand le cerveau émetteur n’a que très peu lu…

 

Chère Meryem, voici un peu plus de trente ans, j’ai été, comme toi, une petite fille rêveuse, dévoreuse de livres. Je ne faisais que lire. Des romans, des nouvelles, des poèmes, ce qui me tombait sous la main, et je m’émerveillais de ces voyages accomplis depuis les profondeurs de mon lit, ou assise sur le tapis de ma chambre d’enfant. 

 

Je suis devenue essentiellement francophone, et c’est évidemment parce que j’en ai eu la possibilité, parce qu’il y avait des livres en français, beaucoup de livres, autour de moi.

 

Ce débat, qui surgit de temps à autre dans notre pays, sur la légitimité de l’usage du français, de l’arabe, de l’amazigh, de la darija en classe, au travail, dans nos documents officiels, est si vain, si stérile, ma chère Meryem… Une polémique inutile.

 

Laissons-le de côté, veux-tu? Ce n’est pas l’important. L’important, c’est d’apprendre à réfléchir par nous-mêmes, et pour cela, il n’y a que les livres, tous les livres, ceux de notre patrimoine universel, qui peuvent nous y initier. Quelle que soit la langue dans laquelle ils sont écrits.

 

Dépassons notre grande différence d’âge et celle de nos principales références bibliographiques, orientales pour toi, occidentales pour moi, et laisse-moi te conter ce qui nous unit, toutes les deux. 

 

Tu vis à Fès, où tu vas à l’école, mais tes parents viennent de Tissa, un village du pays Jbala, près de Taounate, dans le nord du Maroc. Quant à moi, j’ai grandi à Casablanca.  Mes parents venaient tous deux de Salé, et, ma chère Meryem, figure-toi que la famille de mon père, jolie coïncidence, est originaire de ce même pays Jbala d’où vient ton père, et peut-être aussi ta mère.

 

(Ceux qui s’en foutent, vous en avez le droit, passez donc à autre chose et fichez-nous la paix).

 

Ma chère Meryem, cela fait déjà bien longtemps que le premier d’entre nous, du côté de la famille de mon père, s’est installé à Salé,  mais nous avons, pour la plupart, précieusement conservé de nos montagnes berbères du pré-Rif le caractère entier, généreux, à la fois fou et rêveur des Jeblis. Alors si tu le veux bien, rêvons toutes deux, généreusement, entièrement, et follement, d’un autre Maroc.

 

En gens du nord. En bonnes Jebliates.

 

Toi dans ton bel arabe classique, et moi dans mon français le plus épuré.

 

Un rêve très simple, d’un basique, d’une naïveté, ma chère Meryem…

 

Celui de bibliothèques, partout au Maroc.

 

Des livres facilement accessibles à tous, notre pays qui s’en trouverait inondé.

 

Imaginons toutes deux des millions d’enfants comme toi, comme j’ai pu l’être à ton âge, qui liraient, tout le temps, partout. Dans leur maison, au fin fond de leur lit, le meilleur endroit pour lire, selon moi, partout dans notre pays: sur notre longue côte Atlantique, sur les rives de la Méditerranée, dans les montagnes du Rif, celles du Moyen et du Haut Atlas, au Sahara… 

 

L’autre Maroc que ce serait.

 

Le peuple que nous serions. Nous serions râleurs, et indisciplinés, toujours, bien sûr, mais avec des lettres. De l’inventivité et un nouveau sens de la débrouillardise.

 

Imaginons la teneur des conversations que nous aurions, bien différentes de celles d’aujourd’hui.

 

Mais attends… Dis-moi, chère Meryem, pourquoi devrions-nous parler au conditionnel?

 

Pourquoi devrions-nous nous contenter d’imaginer ce rêve?

 

Qu’est-ce qui empêche des bibliothèques d’éclore dans tout le Maroc? Et tous de se mettre à lire, à tout âge?

 

A bien y réfléchir, ma chère Meryem, toute l’injustice faite à notre peuple ne se résume qu’à cela, qu’à cette immense pauvreté livresque.

 

Lire, tu le sais, toi, déjà, c’est devenir libre et créatif.

 

C’est se sortir de l’ignorance, de la misère de notre condition humaine.

 

C’est s’épanouir et exister, en tant qu’être humain accompli.

 

Qu’il pleuve des livres sur notre pays. De toutes sortes, pour tous. En arabe, en français, en espagnol, en anglais, que sais-je, qu’importe le véhicule, pourvu que nous soyons transportés, chacun, dès notre plus tendre enfance, vers la pensée la plus autonome possible. 

 

Chère, lumineuse Meryem, je pèse mes mots: le Maroc sera alors sauvé.

 

Et bravo à toi.
 

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