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Mouna Lahrech
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Bordel land

Par Mouna Lahrech le 27/12/2018 à 12h03 (mise à jour le 27/12/2018 à 22h06)

Depuis 20 ans, maintenant, j’essaie de faire entrer un carré, droit, rectiligne, aux règles géométriques parfaites, dans un truc biscornu, irrégulier.

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Si, à Casa, vous vous retrouvez, un jour, à un carrefour, face à une piétonne le plus souvent habillée de noir, qui, parfois, hurle à l’adresse d’un passant qui traverse n’importe comment, au mépris de sa vie, alors que les voitures roulent, ou encore, qui engueule un automobiliste qui vient de brûler un feu en roulant à tombeau ouvert, et qui se fout quant à lui éperdument des vies de ces passants qui tentent de traverser, tant bien que mal, un boulevard…

 

Vous serez alors tombés sur moi.

 

Je ne suis pas une Marocaine de la diaspora, j’aurais pu m’installer et faire ma vie dans le petit confort du monde libre et éduqué, je ne l’ai pas fait.

 

J’ai renoncé à ces petits luxes intellectuels et matériels.

 

J’ai sciemment voulu me réinstaller dans un bordel, le mien, que j’aime, dans lequel je suis née et j’ai grandi, dans une petite bulle surprotégée certes, mais je le connaissais quand même, ce bordel.

 

Certes ça s’arrange, je le vois, je le constate, et j’y participe avec fougue.

 

Mais rien n’est carré ici. Ou presque. 

 

Dans ma tête, pourtant, c’est bel et bien carré: postulat, doute, démonstration, théorie, CQFD, aucun problème, les règles de base sont acquises et assimilées.

 

On traverse dans les clous, quand le petit bonhomme est au vert.

 

Au volant, au feu orange qui menace de virer au rouge, on s’arrête.

 

Et basta.

 

Depuis 20 ans, maintenant, j’essaie de faire entrer un carré, droit, rectiligne, aux règles géométriques parfaites, dans un truc biscornu, irrégulier.

 

J’essaie, tous azimuts.

 

Avec amour. (Qui aime bien, châtie bien, je t’aime, mais fais gaffe quand même).

 

Avec colère. (Allez, un petit effort, tu peux le faire, prendre ce bouquin, et lire une page par jour).

 

Parfois, ça marche.

 

Parfois, j’échoue lamentablement.

 

Mais je recommence inlassablement: un carré, droit, rectiligne, dans un truc biscornu, irrégulier…

 

Tant pis pour le confort, j’ai choisi la difficulté.

 

Aujourd’hui, je me sens un peu fatiguée. Alors je la fais courte, cette semaine.

 

Il m’a fallu, hier, tenter d’expliquer à un frère d’âme occidental, aussi libre dans sa tête que je le suis, une règle biscornue d’ici.

 

Je me suis sentie lasse.

 

Je suis marocaine, et c’est bel et bien carré dans ma tête.

 

Voilà toute ma différence, s’il doit y en avoir une seule.

 

Etre carré, c’est être libre.

 

Belle et bonne fin d’année. A l’année prochaine, encore plus terrible et virulente, si cela est possible.

 

PS. Si certains veulent se déchaîner, ici-bas, dans une envolée verbale dont la maladresse le dispute à la méchanceté, grand bien leur fasse, cela ne changera pas d’un iota ce que je suis, ce que je continuerai à exprimer. Capté?