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Karim Boukhari
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Il faut nettoyer l’imaginaire islamique

Par Karim Boukhari le 12/05/2018 à 17h28 (mise à jour le 12/05/2018 à 17h48)

Qui peut croire qu’on puisse enfermer l’infinité du message divin dans un livre trop humain?

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Quel est le meilleur moyen de faire passer ses idées? C’est le genre de question que l’intellectuel, qui est avant tout un passeur d’idées, se pose en permanence.


En plus d’écrire et d’animer des conférences, certains choisissent d’aller vers d’autres terrains de rencontre et de transmission. Ils «vulgarisent» leur propos pour essayer de toucher un plus grand nombre de personnes, d’autres profils, des nouveaux surtout. Comme s’ils prêchaient en faisant du porte-à-porte.


La pensée, qui est au départ quelque chose de scientifique, épouse d’autres formes. Elle se réinvente et devient artistique, populaire. Elle déborde de partout. Elle s’offre une deuxième vie, une troisième…


Rachid Benzine fait ce travail-là. Je le suis personnellement depuis une quinzaine d’années, 2004 plus exactement avec la publication du brillant «Les nouveaux penseurs de l’islam» (éd. Seuil).


Cet intellectuel aux allures de judoka poursuit une fascinante exploration de l’islam et de son texte fondateur, le Coran. Le Coran, donc, et les conditions très complexes de sa genèse. Mais aussi son impact dans la société d’aujourd’hui, et sa sociologie.
Benzine prolonge à sa manière le travail remarquable de Mohamed Arkoun, dont il était d’ailleurs le disciple. En mettant son esprit mais aussi son cœur à l’écoute de la culture islamique.


Autour du texte fondateur de l’islam, un imaginaire extraordinaire a pu prendre forme, avec des images, des légendes, des codes, des tics, toute une culture. C’est cet imaginaire qui pose aujourd’hui problème, en tout cas beaucoup plus que le texte originel qui est lié à un contexte humain particulier et figé dans le temps.


Si l’étude du Coran est fixée par des barrières scientifiques, le décryptage et le démantèlement de l’imaginaire musulman restent libres. C’est le terrain de chasse des intellectuels et des artistes. C’est à eux de «nettoyer» cet imaginaire, de le passer au crible, de le démonter pièce par pièce, de l’examiner et de le retourner dans tous les sens.


Depuis quelques années, l’islamologue Rachid Benzine a réussi à «s’échapper» pour toucher régulièrement au cinéma et au théâtre. Il a entre autres réalisé un court métrage («Sacrée dilemme», 201 ??) dans lequel une musulmane développe une envie bizarre…pour la viande de porc, un aliment prohibé en islam.


Au théâtre, il va plus loin en adaptant l’un de ses livres ("Nour, pourquoi n'ai je rien vu venir ?", éd. Seuil, 2016). Ou l’histoire d’un père philosophe dont la fille de 20 ans rejoint Daech à Falloujah, où elle s’est mariée à un jihadiste. Sur deux ans, le père et la fille échangent des lettres. Il la presse de revenir à la raison et à la maison. Elle refuse parce qu’elle a retrouvé le “vrai islam”, les vrais musulmans, la vraie cité idéale.


Lui: «On sacralise l’islam, le Coran, le Prophète. Mais il n’y a que la vie qui soit sacrée, la nôtre et celle des autres. C’est le plus beau cadeau d’Allah».


Elle: «Plus de six mille habitants assassinés! Que peut ta philosophie pour eux, papa?».


Lui: «Les musulmans sont appelés à être d’humbles chercheurs, et pas des ânes qui ânonneraient sans cesse des histoires abracadabrantes».


Elle: «Je porte aujourd’hui notre habit traditionnel, qui abolit les appartenances sociales et nous affranchit du regard des hommes».


Dans la pièce, le philosophe (joué par Benzine lui-même) n’arrive pas à sauver sa fille de la mort. Ses mots n’auront servi à rien. Trop tard. Mais dans la vie, Benzine invite intellectuels et artistes à s’emparer de cet imaginaire islamique tellement pollué pour le nettoyer et essayer de sauver d’autres candidats à la mort. Les mots finiront bien par servir à quelque chose.


Comme le dit le philosophe de Benzine, «qui peut croire qu’on puisse enfermer l’infinité du message divin dans un livre trop humain?»

 

(La pièce, qui vient d’être présentée au Maroc, est en cours d’adaptation en darija, toujours dans le but de toucher un public plus populaire et plus large).