Céramique: producteurs et importateurs à couteaux tirés

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Rien ne va plus entre les producteurs et les importateurs de la céramique! La demande d’application d’un droit antidumping par les premiers a envenimé la guéguerre entre les professionnels du secteur. Désormais, c’est à l’Etat de mener une enquête pour tirer les conclusions qui s’imposent.

Le 08/10/2015 à 11h12

Après la dernière sortie de l’Association professionnelle des industries de la céramique (APIC), tout le monde s’attendait à une riposte des importateurs. Surtout que cette fois-ci, les producteurs ont fait montée un peu plus la tension en accusant les pays où les professionnels de l’APISA (Association nationale des professionnels de la céramique et du second œuvre) importent leurs produits de pratique de dumping.

Face à cette nouvelle accusation, et surtout au souhait de mesure de sauvegarde que l’APIC compte solliciter au Gouvernement, les importateurs ont riposté en réfutant toutes les allégations avancées par les céramistes. Et dans cette bataille, chacun se base sur ses chiffres.

Selon l’APIC, se basant sur les statistiques de l’Offices des changes et de la douane, les importations ont été multipliées par cinq entre 20101 et 2014. Les producteurs soulignent que pour le premier semestre, celles-ci ont encore augmenté de 80 %. En clair, dans un marché peu dynamique, ils reprochent aux importateurs d’accroître leurs stocks en bénéficiant des prix défiant toute concurrence. Et toute la problématique est à ce niveau.

D’après l’APIC, le coût de production d’un carreau importé est de 3,5 euros en moyenne. Or, selon les producteurs, celui-ci a vu son prix de vente passer de 74 dirhams à seulement 36 dirhams sur le marché national. En clair, selon les professionnels de la céramique, le prix de vente du carreau espagnol au Maroc est inférieur à celui de son prix de revient en Espagne. Cette situation est expliquée par la crise que traverse le secteur immobilier espagnol où, à cause de surcapacité, le carrelage se négocie à 1 euro contre 6 à 7 euros avant la crise, selon les producteurs marocains.

Partant, les producteurs crient au dumping des produits de la céramique importés d’Espagne et de l’Italie qui pèsent environ 60% des importations marocaines. De ce fait, les céramistes marocains souhaitent que l’Etat mette en place des mesures de sauvegarde afin d’éviter la poursuite des fermetures d’unités de production et des pertes d’emplois. Ils ont d’ailleurs instruit en ce sens une requête auprès du ministère du Commerce et de l’industrie.

Protectionnisme

Chez les importateurs, on tient un autre discours. Ils avancent que les producteurs locaux utilisent toujours les mêmes arguments que par le passé pour obtenir toujours plus d’avantages et de protectionnisme. «Nous sommes face à une corporation qui, après cinqans de mesures de sauvegarde, vient aujourd’hui réclamer l’unique mesure qui manque à son arsenal protectionniste, la défense suprême à savoir l’anti-dumping, en avançant les mêmes arguments et chiffres réchauffés d’il y a dix ans, sans se soucier des répercussions de réciprocité risqué par notre pays», a souligné le président de l’APISA, Youssef Belkaid.

Pour étayer leurs arguments, ils avancent que «le protectionnisme accordé aux producteurs a été fait sur la base de chiffres volontairement erronés». A titre d’illustration, concernant les chiffres relatifs aux emplois créés par les céramistes, les importateurs soulignent qu’ils sont tout simplement erronés. Pour eux, les producteurs ne comptent que 2.400 salariés déclarés à la CNSS, alors qu’ils avancent plus de 3.500 salariés en 2015 et 6.400 en 2014. Cette baisse drastique des emplois étant justifiée bien évidemment par les fermetures d’unités à cause des importations.

L’APISA revendique plus de 70 entreprises employant environ 2.000 salariés et qui s’acquittent annuellement d'un montant en droits et taxes à l’importation dépassant les 400 MDH, plus de 60 MDH d’impôts sur les sociétés et une masse salariale de plus de 160 MDH par an.

Seule la compétitivité compte

En plus, l’APISA attire l’attention du gouvernement sur les risques de réciprocité que peuvent susciter les mesures de sauvegarde souhaitée par les producteurs locaux de la part des pays partenaires (Espagne et Italie). Ils expliquent même que la valeur en douane pour les carreaux en céramique importée est excessive. En plus, ces produits font l’objet d’un pesage systématique et doivent répondre qualitativement aux spécificités de la norme obligatoire «13.006» mise en lace par l’APIC.

Et pour boucler le tout, les importateurs réfutent même le vocable d’«industrie nationale» au secteur de la céramique jugeant qu’hormis "l'argile et l’eau», tout le reste est importé : machines, émaux, colorants, etc. En plus, ajoutent-ils, cette industrie bénéficie déjà d’un fort soutien de l’Etat, via la subvention du gaz.

Bref, pour les importateurs, les producteurs de la céramique marocaine ont tout simplement «fait le choix de ne pas se mettre à niveau et devenir compétitifs à l’export». Et en sollicitant les mesures de sauvegarde, ils souhaitent tout simplement la mise en place d’un monopole.

Désormais, après l’instruction d’un dossier par l’APIC pour solliciter la mesure de sauvegarde, c’est au tour de l’Etat de mener sa propre enquête et d’établir la vérité.

Une chose est sure, la survie des deux secteurs est vitale pour l’Etat. Autre vérité, le protectionnisme peut servir sur le court et le moyen terme. Toutefois, si on veut contribuer à pérenniser un secteur de la céramique au Maroc, il faudra mettre en place d’autres mesures à même de contribuer à améliorer la compétitivité des acteurs locaux handicapés certes par le coût du gaz qui représentent plus de 30 % de leur prix de revient.

Par Moussa Diop
Le 08/10/2015 à 11h12