Algérie. Boualem Sansal: «La dynastie Bouteflika survivra au peuple mais le peuple ne lui survivra pas» | www.le360.ma

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Boualem Sansal

Boualem Sansal, écrivain algérien.

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Algérie. Boualem Sansal: «La dynastie Bouteflika survivra au peuple mais le peuple ne lui survivra pas»

Par Abdelkader El-Aine le 15/01/2018 à 17h14

L’intellectuel Boualem Sansal dresse un tableau noir de l’Algérie qu’il juge «au bord de la faillite». Dans un dossier consacré à l'Algérie par le Magazine français "Valeurs actuelles", il énumère les maux d’un pays, le sien, en proie au doute et qui n’a cure des doléances de son peuple.

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Le magazine français Valeurs actuelles a consacré un dossier à l’Algérie. En ouverture, l’écrivain Boualem Sansal revient longuement sur la situation politique, économique et sociale de son pays. Un véritable pamphlet, intitulé «La bombe algérienne» contre les dirigeants, en particulier ce qu’il appelle la «dynastie Bouteflika».

 

L’écrivain, connu pour son franc-parler et, par ailleurs, censuré dans son pays, commence par rappeler les années de l’Indépendance et les espoirs nés et nourris après la prise du pouvoir par le colonel Houari Boumédienne, de son vrai nom Mohamed Boukharrouba.

 

«En ces exaltantes premières années de l’indépendance, disons entre le printemps 1965 et l’hiver 1979, alors que l’Algérie du colonel Boumédiène brillait au firmament du tiers-monde, la croyance affichée était que, grâce à son élan révolutionnaire socialiste, au génie de son leader bien-aimé, au dévouement de son armée populaire, au courage légendaire de son peuple, à son généreux Sahara qui lui fournit pétrole et gaz à volonté, l’Algérie allait rattraper l’Espagne en 1980, l’Italie en 1990, la France en 2000, l’Allemagne en 2010 et les États-Unis en 2020», écrit l’auteur.

 

Mais l’Algérie, qui se mettait à rêver à une industrie lourde pouvant l’élever au rang des pays riches, n’a pas tardé à déchanter. Et les propos et discours mirifiques de son leader-sauveur, se sont révélés une illusion. Ce dernier, ayant rendu l’âme en décembre 1978, «d’une maladie trop rare pour être comprise», voilà qu’un homme providentiel commence à se révéler. 

 

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«Le peuple le pleura abondamment. A défaut de pain et de liberté, le dictateur lui avait beaucoup donné à rêver. Bouteflika était déjà là, à ses côtés, brillant et affairé, il tenait le ministère des Affaires étrangères et passait le plus clair de son temps dans les avions et les palaces où, encore aujourd’hui, les vieux grooms hyperstylés se souviennent de ses sérénades futuristes», indique Boualem Sansal.

 

Perestroïka à l’algérienne
Vint la période de Chadli Benjedid et l’«opération déboumédiènisation» lancée par ce dernier. «L’Algérie passait du socialisme au capitalisme à coups de décrets et de hourras. Chadli aimait le luxe, c’est sûr, autant que Boumédiène se plaisait dans l’austérité des grands illuminés.» Là aussi, c’est le désespoir qui sonne à la porte. Les caisses sont vides, et l’Etat doit payer les frais de la folie des grandeurs de ses dirigeants.

 

«Pour bien comprendre, il faut savoir que les présidents algériens inaugurent, tous, leur règne par un slogan qui leur sert de boussole. Boumédiène en avait deux: un pour le pays, «L’État c’est moi», et un pour le monde, «Je suis avec la Palestine, qu’elle ait raison ou qu’elle ait tort», c’est selon Sansal ce qui explique en grande partie la défaillance de la politique des dirigeants algériens. 

 

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Avec Bouteflika
Que fait pendant ce temps Abdelaziz Bouteflika? Membre du Comité central du Front de libération nationale (FLN), il rasait les murs et attendait religieusement son heure. Benjedid est acculé à la démission en janvier 1992 après plus de douze années de règne et de «chaos». C’est Mohamed Boudiaf, qui vivait au Maroc depuis près de 28 ans, qui lui succède. Mais il sera assassiné, cinq mois après par un officier de sa garde. Lui succéderont Ali Kafi (juillet 1992-janvier 1994) et le général Zeroual (janvier 1994-avril 1999). Entre-temps, le pays continue à «pédaler dans le vide».

 

«La guerre dura ce qu’elle dura, une décennie, que les Algériens appelleront la "décennie noire", et finalement Bouteflika verra son rêve se réaliser, l’état-major de l’armée lui offrait la République pour en jouir à sa guise en échange d’un service: jouer de ses relations pour le sauver du TPI, qui voulait savoir certaines choses sur sa façon de faire la guerre», ajoute Boualem Sansal. 

 

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Abdelaziz Bouteflika goûte enfin au pouvoir qu’il a tant attendu. Il se venge de ses rivaux et brime toutes les voix discordantes.

 

On est en 2018. Le président algérien est très malade. Quatre mandats ne semblent pas lui suffire, il veut en briguer un cinquième. «Il a 80 ans, il est impotent, mais le docteur François Hollande, qui l’a examiné en 2015, lui a trouvé une grande «alacrité» et le docteur Jean-Yves Le Drian, qui l’a examiné le 6 décembre dernier, à l’occasion de la visite éclair de Macron à Alger (lire l’encadré page 29), l’a trouvé «intellectuellement apte à gouverner». Avec de tels témoignages, les Algériens devraient se rassurer et cesser de parler de leur président comme d’un vieux fantôme qui hante un pays en ruine; Bouteflika est vivant, il a toute sa tête, il parle, il bouge la main, on ne la lui fait pas». 

 

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Malade et se déplaçant sur un fauteuil roulant, Abdelaziz Bouteflika ne veut pas lâcher prise. A moins d’une énorme surprise, il aura son cinquième mandat. Au grand dam du pays, en proie au doute, et ayant besoin de ses ressources pour trouver le chemin du développement et du mieux-vivre. Au lieu de tourner les armes contre un voisin dont le seul souci est d’accomplir le parachèvement de son intégrité territoriale.

 

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