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Un petit bout de liberté dans une société anachronique

Par Tahar Ben Jelloun (@Tahar_B_Jelloun) le 02/10/2017 à 12h17 (mise à jour le 02/10/2017 à 13h09)

Ce n’est pas avec le permis de conduire à la femme que l’Arabie saoudite accèdera à la modernité. Il faut une révolution théologique, culturelle et politique. La solution est entre les mains du roi et de certains princes qui constatent avec amertume à quel point l’image de leur pays est mal perçue.

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La presse mondiale a parlé beaucoup de ce petit droit accordé à partir de juin 2018 à la femme saoudienne, autorisée à conduire et à faire des accidents comme son homologue masculin.

 

Ainsi l’épouse condamnée pour adultère viendrait dans son 4x4 rutilant sur la place publique où elle serait lapidée. Elle décéderait sous les coups des pierres, mais son permis de conduire dans la poche. Quant à la femme reconnue ayant commis le crime d’apostasie, elle débarquerait de sa Cadillac pour aller poser sa tête sur le grand hachoir, on attendrait la fin de la prière du vendredi pour lui trancher la tête. Elle glisserait son permis tout neuf entre ses seins. Quant à sa voiture, elle lui serait confisquée parce qu’elle aurait servi à tenir des discours anti monothéistes. On la laverait au karcher et on passerait à autre chose.

 

La société la plus rétrograde du monde arabe n’ose pas abandonner les lois de la charia telles qu’elles ont été conçues au XVIIIe siècle par le théologien littéraliste Mohamed Ben Abdelwahab. Couper la main du voleur. Trancher la tête de l’opposant qu’on accusera de blasphème. Interdire la liberté de conscience, la liberté de penser, de douter, de partager et de créer en dehors des limites imposées par le carcan de la religion. Depuis, l’Arabie vit sous le rite wahabbite sans oser le changer ou l’adapter aux temps modernes.

 

Le fait de pouvoir conduire va probablement inciter certaines dames à voyager, à être moins surveillées et même à s’éloigner le plus possible de leur pays, peut-être même demanderaient-elles l’exil politique dans certains pays qui ont de la femme une idée autrement plus haute et plus noble.

 

Comme a dit un commentateur, «ce n’est qu’un début». C’est bien. Il faut commencer par quelque chose qui dans le temps avait scandalisé les sociétés «normales». A quand l’abolition de la peine de mort? Il paraît qu’on trouve de plus en plus difficilement des candidats au métier de bourreau. En général, c’est hérité de père en fils. Dès qu’il est petit, le garçon accompagne son père pour qu’il se familiarise avec son futur métier. Imaginons une discussion entre jeunes bacheliers dont le fils du bourreau. Un copain lui dit: et toi, tu fais polytechnique, médecine ou une école de commerce? «Non, moi, je succède à mon père». «Ah, il a une belle affaire?»  «Non, il coupe les têtes des condamnés!».

 

Ce dialogue à peine imaginaire existe pourtant. L’Arabie saoudite sera sans doute le dernier Etat au monde à renoncer à la peine de mort et à sa mise en scène sur la place publique. Je ne connais pas le taux de criminalité dans cette société, mais tous les grands magistrats ont démontré que l’effet de l’exécution en public n’est que très rarement dissuasif. (Le Parlement marocain serait bien inspiré de proposer un débat sur cette question).

 

La modernité commence par la reconnaissance de l’individu et par l’égalité des droits entre l’homme et la femme. Nous en sommes loin dans l’ensemble du monde arabe.

 

Pour que l’Arabie saoudite accède à la modernité (qu’il ne faut pas confondre avec la technologie avancée) ce n’est certes pas avec le permis de conduire à la femme qu’elle y parviendra. Il faut une révolution théologique, culturelle et politique. La solution est entre les mains du roi et de certains princes qui constatent avec amertume à quel point l’image de leur pays est mal perçue par les médias et par le grand public.

 

Ne faut-il pas cesser d’acheter des armes, dépensant des milliards selon le calcul de l’Amérique, qui ne fait rien sans mettre en avant ses propres intérêts. Là, il faut une force de caractère et une décision radicale de ne plus se faire dépouiller au marché de l’armement. Au lieu d’engager une guerre absurde au Yémen, pourquoi ne pas se préoccuper sérieusement du sort des Palestiniens que tout le monde semble avoir oubliés?

 

Enfin, reste un problème d’éducation, base de toute réputation. Problème majeur, celui de la condition de la femme et du comportement de l’homme vis-à-vis d’elle. Le tourisme sexuel —non affiché—, celui qui se faisait à Beyrouth et aujourd’hui à Tanger, est le révélateur le plus accablant de certains Saoudiens. Les femmes tarifées, celles qui font commerce de leur corps, parlent beaucoup et tiennent des récits parfois hallucinants.

 

Le rappeler aujourd’hui, comme cela se fait souvent dans les cafés, n’est pas du racisme, de «la saoudophobie»! Non, c’est simplement nommer les choses. Faites une enquête autour de vous et donnez la liberté de parole aux gens, vous entendrez des témoignages très dérangeants où les Marocains ont leur part de responsabilité.

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