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Le cas Kamel Daoud

Par Tahar Ben Jelloun (@Tahar_B_Jelloun) le 20/02/2017 à 12h01 © Copyright : DR
Ce qu’apporte Kamel Daoud, c’est une grande lucidité et un regard sans complaisance sur la société musulmane, particulièrement l’algérienne. Il raconte comment il a été attiré par l’islam et ses valeurs. Ensuite, il explique qu’il a horreur du collectivisme, lequel débouche sur l’immoralisme.

Pour la première fois à ma connaissance, le magazine parisien Le Point, consacre sa couverture à un intellectuel arabe, Kamel Daoud. Quinze pages lui sont dédiées à l’occasion de la publication en livre de ses chroniques  écrites entre 2010 et 2016 «Mes indépendances» (Actes Sud). Un titre qui dit tout de cet écrivain et de ses engagements.


L’entretien est intéressant parce que Kamel Daoud n’utilise pas la langue de bois et dit les choses avec force et aussi élégance. Lui qui, après avoir été vivement critiqué pour avoir publié une chronique sur les agressions sexuelles le soir du 31 décembre 2015 à Cologne, avait déclaré renoncer à écrire, revient pour notre bonheur à cet exercice hebdomadaire qui éclaire la complexité du monde et, en particulier, celui qui nous touche et nous préoccupe, le Maghreb et l’islam.


Sur le monde arabe, il est assez lucide: «Parler du “monde arabe“, c’est nier le pays d’où je viens, ce que je suis, mes différences. On me plonge dans une sorte de couffin, on essentialise.» Plus loin, il précise les choses: «Dans le monde dit “arabe“, nous avons un lien pathologique avec le corps. Et cette pathologie ne cesse de s’aggraver». Ailleurs, il reconnaît avoir lu mon premier essai «La plus haute des solitudes» (publié en 1977) où justement je traite de la misère sexuelle et affective des travailleurs maghrébins en France. Il va plus loin et affirme que «la misère sexuelle du monde “arabe“ est si grande qu’elle a abouti au kamikaze, orgasme par la mort». L’instinct de vie a cédé la place au désir de mort, une mort subie et donnée. Une relation étrange entre le sacrifice de soi et la destruction des innocents. Eros et Thanatos se retrouvent dans un mélange justement explosif.


Depuis quelque temps, que ce soit sur certaines plages algériennes ou marocaines, on voit de plus en plus de femmes se baigner toutes habillées, alors que les hommes sont en maillot. Ceci n’a rien à voir avec la religion, mais cela vient d’une idéologie obscurantiste et fanatique importée du Pakistan ou du Yémen. Kamel Daoud avoue qu’on «ne peut pas sortir d’une idéologie totalitaire si on n’a pas les moyens intellectuels de le faire». Il a raison de rappeler qu’on ne lutte pas contre un radicalisme par un autre. L’Etat de droit doit primer sur tout, même si la lutte contre ce terrorisme est des plus difficiles.


L'un de ses articles, daté du 20 novembre 2015, a marqué les esprits, car il a trouvé une formule qui dit tout de l’Arabie Saoudite: «Un Daech qui a réussi». «On veut (L’Occident) sauver la fameuse alliance stratégique avec l’Arabie Saoudite tout en oubliant que ce royaume repose sur une autre alliance, avec un clergé religieux qui produit, rend légitime, répand, prêche et défend le wahhabisme, islamisme ultra-puritain dont se nourrit Daech.»

 

Ce qu’apporte Kamel Daoud, c’est une grande lucidité et un regard sans complaisance sur la société musulmane, particulièrement l’algérienne. Il raconte comment il a été attiré par l’islam et ses valeurs. Ensuite, il explique qu’il a horreur du collectivisme, lequel débouche sur l’immoralisme : «Et dans un pays comme l’Algérie, où on répète le slogan marqueur de “un seul héros, le peuple“ ; s’affirmer (en tant qu’individu) est perçu comme une trahison». Or, l’écrivain est avant tout un individu en tant qu’entité unique et singulière. La société arabe ne reconnaît pas l’individu, encore moins celui qui émerge et est reconnu ainsi par ses pairs sur la scène internationale. C’est le cas de Kamel Daoud, devenu célèbre avec son livre où il répond à Camus à propos de «L’Etranger», «Meursault, contre-enquête» (Actes Sud), Prix Goncourt du premier roman.


Son courage, son talent, ont attiré sur lui les foudres des tenants de l’obscurantisme. Il est menacé, mais continue de vivre à Oran sans rien changer à ses habitudes. Certains intellectuels français l’ont revendiqué afin de justifier leur animosité contre le monde arabe et l’islam. Mais Daoud n’est pas dupe. Il sait ce qui se cache derrière cette «admiration» de circonstance.


Mais pour moi, Kamel Daoud est avant tout un romancier. Ses chroniques, pertinentes,  intelligentes, bien écrites sont les miettes de son talent. C’est pour cela que, la première fois où je l’ai rencontré je lui ai demandé s’il écrivait un deuxième roman. «Oui», m’avait-il répondu. Alors nous sommes nombreux à l’attendre. Depuis la disparition de Kateb Yacine et de Mohamed Dib, on espère l’émergence d’un écrivain algérien de leur trempe. Je pense que Kamel Daoud est leur digne héritier. En attendant un roman, lisons ces chroniques qui suscitent débats et interrogations. N’est-ce pas le rôle de l’écrivain, témoin de son époque? La nôtre, la Maghrébine est hélas, vouée à la division et à la déchirure. Il est temps que les intellectuels, les écrivains des cinq pays du Maghreb se rencontrent et tracent la route de l’union et de la solidarité. Ce que les politiques n’ont pas réussi à faire!

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