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Apparences contre la modernité

Par Tahar Ben Jelloun (@Tahar_B_Jelloun) le 04/02/2019 à 11h59

Le jour où la religion sera considérée comme une affaire strictement personnelle, le jour où l’islam sera dans les cœurs et les mosquées, où il ne sera plus utilisé à des fins politiques, où il ne se mêlera plus des affaires publiques, ce jour-là, le Maroc entrera dans une modernité.

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Au Maroc tout est affaire d’apparences. Pourvu qu’elles soient sauves, et tout est possible. C’est un constat que notre professeur de philo nous avait appris.

 

Cette dame avait marqué plusieurs générations d’élèves. Elle était exceptionnelle, malheureusement elle fut brutalement emportée par une attaque cérébrale au milieu de l’année scolaire. Mais son souvenir est resté vif. J’ai appris grâce à elle à mieux regarder la réalité.

 

Aujourd’hui encore, c’est sous cet effet, qu’il m’arrive de m’insurger contre les incohérences de notre société qui oscille entre plusieurs identités et orientations. Nous prétendons vivre en démocratie tout en votant pour un parti dont l’idéologie est issue de la foi religieuse. L’islam devient la toile de fond sur laquelle viennent se projeter les phantasmes d’un parti qui se méfie de la modernité tout en tenant compte des apparences, comme par exemple le cas de cette jeune députée qui a été prise en photo sans voile dans les rues de Paris.

 

La modernité: c’est le fait que tous les citoyens soient égaux en droit. C’est l’égalité de l’homme et de la femme devant le droit et la justice. C’est l’établissement d’un Etat de droit où n’interfère aucun élément étranger au droit le plus strict, aucun passe-droit, aucune faveur. C’est la justice, la même pour tous, quels que soient votre rang, votre classe sociale, votre fortune, votre appartenance politique ou votre façon de vous vêtir, etc. C’est l’émergence de l’individu, en tant qu’entité unique et singulière. C’est la base et la principale valeur de la démocratie.

 

La modernité implique une éthique, ce qui impose au citoyen le refus systématique de la corruption et le somme au respect de l’autre, quelle que soit sa différence. Elle lui dicte le respect des valeurs et des principes qui nous permettent de vivre ensemble dans une cohésion et des diversités essentielles. Cette éthique démocratique est un mode de vie au quotidien; elle commence à la maison dans les rapports avec le conjoint et les enfants, dans le voisinage, dans l’école, dans le travail, dans la rue. Chaque citoyen prend part à la consolidation de la modernité par son comportement où il a expulsé ses préjugés, son racisme et ses faiblesses, autrement dit, quand toute sa conduite est dictée par le principe du civisme.

 

Or tout cela est balayé d’un revers de main par le discours religieux où la raison a été remplacée par la foi avec cependant une référence à bien soigner les apparences. L’hypocrisie est bien plus tolérée que l’exigence d’une éthique qui fonde le bien vivre ensemble. Dénoncer par exemple la condition de la prostitution dans notre pays à travers un film ou un roman, est plus intolérable pour certains que la prostitution elle-même.

 

Si ce parti progresse et se répand dans les couches populaires, c’est parce qu’il travaille bien et sait comment s’adresser au peuple, chose que les partis traditionnels ne savent plus faire. Le PJD profite des failles et des faiblesses de ces partis et trouve un bon accueil auprès des personnes dont la culture principale vient de l’islam, même si cet islam est mal connu, mal expliqué, mal servi. Résultat, le peuple est souvent manipulé, pas tout le peuple, car malheureusement, dans sa majorité il ne se sent pas concerné par le cirque politicien et s’abstient au moment de voter.

 

Avant, les partis politiques traditionnels participaient à l’éducation du peuple, à lui désigner des voies, à lui donner des aspirations, à susciter en lui des volontés de progrès et d’épanouissement. Ce temps-là est révolu. Les partis n’ont plus d’importance et le peuple est abandonné à lui-même ; c’est pour cela qu’il entend le discours dans les mosquées et les diatribes des prêcheurs qui sévissent sur les télés des pays du Golfe.

 

Le jour où la religion sera considérée comme une affaire strictement personnelle, le jour où l’islam sera dans les cœurs et les mosquées, où il ne sera plus utilisé à des fins politiques, où il ne se mêlera plus des affaires publiques, ce jour là, le Maroc entrera dans une modernité qui le hisserait au niveau des grands pays à donner en exemple dans le monde arabe et musulman. La liberté de conscience sera la base du comportement du citoyen qui respectera la liberté du voisin pour qu’il puisse vivre en accord avec ses convictions, croyant ou pas, mais respectueux de tout ce qui n’est pas lui. Nous en sommes loin. Il ne faut pas désespérer mais rappeler cependant qu’un monde où les apparences comptent plus que la réalité est un monde voué à ne rien réussir de bon.