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Pourquoi les grandes banques françaises quittent l’Afrique?

Mise à jour le 08/07/2019 à 17h55 Publié le 07/07/2019 à 13h30 Par Moussa Diop

banques françaises
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#Economie

#Maroc Les groupes bancaires français continuent de réduire leurs investissements en Afrique. Après le Crédit Agricole SA et la BPCE, c’est au tour de BNP Paribas d’annoncer la cession de ses 5 filiales africaines. Ces désengagements font le bonheur des banques panafricaines, notamment les marocaines.

Les banques françaises font depuis longtemps de l’Afrique, tout particulièrement sa zone francophone, leur quasi-monopole. Pourtant, les grands groupes bancaires français, dans le sillage de l‘émergence de banques panafricaines et de l’arrivée de nouvelles banques étrangères, se désengagent progressivement de leurs intérêts sur le continent.

C'est pourquuoi certains groupes français ont entrepris, au cours de ces dernières années, de mettre en place une stratégie ayant pour objectif de baisser les montants alloués à leurs investissements en Afrique. Ces grands groupes fraçais ne sont pas les seuls à se désengager, c’est également le cas du groupe bancaire britannique Barclays PLC.

L’ampleur de ce désengagement des grandes banques françaises est significatif.

Ce fut d’abord le cas avec le Crédit Agricole S.A, premier groupe bancaire français, qui, dès l'arrivée de la crise des subprimes en 2008, a décidé de réduire ses investissements en Afrique. 


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Ce fut ensuite au tour la BPCE –Banque Populaire Caisse d’Epargne- d’engager un processus de cession de ses actifs en Afrique.

Après la cession de deux filiales de ce groupe, l'une à une banque de l'île Maurice (la Banque des Mascareignes) et l'autre dans l'île de Madagascar (au groupe Banque Centrale Populaire du Maroc, qui est, par ailleurs, le partenaire de la BPCE, qui détient 4,5% du capital de cette institution bancaire marocaine), le groupe français a ensuite cédé à son partenaire marocain ses participations dans la Banque internationale du Cameroun pour l’Epargne et le Crédit (BICEC), la Banque malgache de l’Océan Indien (BMOI), la Banque Commerciale Internationale (BCI) et la Banque Tuniso-Koweitienne (BTK).

A la suite de ces différentes cessions, le groupe français BPCE ne détient désormais plus que deux participations dans des banques africaines: 20% de la BNDA (au Mali) et les 4,5% de parts de la BCP du Maroc.

La BPCE explique cette série de cessions en Afrique par sa volonté de recentrer ses activités sur l’Europe.


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A la suite de ces cessions de la BPCE, et du Crédit Agricole S.A, un autre groupe français, le groupe BNP Paribas, a, à son tour, annoncé voici peu, son intention de réduire ses investissements en Afrique, en cédant 5 de ses filiales africaines.

Le groupe français a ainsi vendu ses participations dans la Banque Internationale pour le Commerce et l’Industrie au Mali (BICIM), la Banque Internationale pour le Commerce et l’Industrie de la Guinée (BICIGUI), la Banque Internationale pour le Commerce, l’Industrie et l’Agriculture du Burkina Faso (BICIAB), la Banque Internationale pour le Commerce et l’Industrie du Gabon (BICIG) et l’Union Bancaire pour le Commerce et l’Industrie (UBCI) de la Tunisie.

Pour BNP Paribas, ces actifs ont tout simplement été jugés «non essentiels».

Cette série de désengagements de la part de BNP Paribas n'a toutefois pas touché pas ses filiales au Sénégal, en Côte d‘Ivoire et au Maroc, trois marchés majeurs, dont les économies sont solides et qui présentent un environnement des affaires stable.

Toutefois, des rumeurs, maintes fois démenties, font également état de la volonté de ce groupe français de se désengager du Maroc en cédant sa participation majoritaire à la BMCI.


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Toutefois, si ces grandes banques françaises se sont engagées dans un processus de cessions de leurs actifs en Afrique, une exception demeure: celle de la Société Générale, laquelle, au contraire, poursuit encore sa stratégie de développement sur le continent.

Devant cette situation, deux questions sont aujourd'hui plus que jamais d'actualité: qu’est-ce qui explique ces désengagements de grands groupes bancaires français du continent africain? Et, d'autre part, quelles sont les raisons de ce désengagement? 

La crise financière internationale qui s'est déclenchée en 2008 n'est bien entendu pas l'unique facteur de ces désengagements en série. 

Le facteur le plus important est celui d'une longue domination, sur plusieurs marchés africains, de ces banques françaises qui ont dû entre-temps faire face, depuis près dix ans, à la conurrence de banques panafricaines émergentes (Attijariwafa bank, Banque centrale populaire, BMCE Bank of Africa, Orabank, Ecobank, UBA, Nedbank, Standard Bank, Equity Bank, etc.).

Ces banques se développent actuellement en Afrique et concurrencent ouvertement les banques françaises sur les marchés africains.

A ce titre, il faut souligner qu’en 2018, les banques marocaines, présentes dans plus d’une vingtaine de pays africains, possédaient une part de marché de 28% dans la région de l’UEMOA –Union économique et monétaire ouest-africaine-, région où les banques françaises étaient autrefois très largement majoritaires en termes de parts de marchés. .


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D'autre part, ces désengagements sont justifiés par le faible dynamisme des marchés de nombreux pays africains, notamment ceux d’entre eux qui sont les moins porteurs.

En conséquence, face à l’intensification de cette concurrence, tout particulièrement celle du Maroc, les groupes français ont tenté de se recentrer sur des marchés plus importants et moins risqués pour eux, en cédant leurs participations dans les banques africaines d’un certain nombre de pays.

Par ailleurs, depuis la crise financière de 2008, les nouvelles règles adoptées par les régulateurs des marches bancaires, tout particulièrement dans les pays occidentaux, ont eu pour conséquence de pousser les banques à augmenter leurs ratios de solvabilité, à renforcer leurs fonds propres dans le cadre des normes dites Bâle II et Bâle III, à améliorer leur ratio de liquidité, etc.

En effet, les nouvelles règles d’adéquation du capital (Bâle III) imposent aux banques internationales d’ajuster leurs fonds propres aux actifs détenus ou de réduire la taille de leur bilan, par la cession des activités consommatrices de capitaux.

Pour beaucoup de grandes banques européennes, les coûts induits par ces nouvelles exigences règlementaires mondiales ne méritent pas le maintien de la présence de leurs filiales dans des marchés qu'ils ont jugés étroits et peu rentables.


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En outre, ces départs en nombre des banques français s’explique aussi par l’échec des stratégies de développement de ces banques face aux nouveaux acteurs bancaires panafricains plus ambitieux, à l’instar des banques marocaines qui ont su démontrer leur capacité d’adaptation au contexte africain.

Ces banques panafricaines ont également bénéficié du dynamisme de relations économiques fortes entre le royaume et de nombreux pays africains, grâce à un travail initié par le roi Mohammed VI, et mené par des délégations d'hommes d'affaires accompagnés de leurs ministres de tutelle. 

Et dans le même ordre d'idées, les désengagements des banques françaises s’expliquent également, parfois, par des tensions qui ont pu avoir lieu avec leurs partenaires locaux, lesquels sont devenus plus exigeants quant à la qualité du service proposé.

Il convient également de souligner, par ailleurs, que la montée des risques qui accompagne le ralentissement des économies africaines, suite aux conséquences de la crise financière, devenue économique, et tout particulièrement celles des plus grandes économies du continent - soit le Nigeria, l'Afrique du Sud, l'Angola, etc.- a poussé nombre d’acteurs bancaires à adapter leur stratégie face à la fragilité des économies africaines.

Enfin, la montée en force des opérateurs télécoms dans les services bancaires avec le développement du "mobile money" constituent également un manque à gagner pour les banques dites "classiques", qui ont été prises de court par cette innovation. Certaines banques françaises implantées de longue date en Afrique n'ont ainsi pas pu s’adapter à une nouvelle donne, pourtant primordiale: celle des technologies de l’information.


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Ainsi, le désengagement des banques françaises en l’Afrique est une réalité qui s’inscrit aussi dans la lignée de la perte de vitesse de l’économie française dans le continent, au bénéfice de nouveaux acteurs issus de pays plus dynamique et conquérants: la Chine en premier lieu, la Turquie, le Maroc, etc.

De fait, les acteurs bancaires qui profitent avant tout du désengagement de ces groupes bancaires français sont tout particulièrement les groupes bancaires panafricains. Parmi ceux-ci, les groupes bancaires marocains sont les plus dynamiques.

Pour preuve, le départ d'Afrique du Crédit Agricole SA en 2008 a été marqué par l’acquisition de ces 5 filiales par le groupe bancaire marocain Attijariwafa bank.

Il s’agit, de fait, de l’acquisition des participation de Crédit du Congo (81% du capital), de la Société ivoirienne de Banque (51% du capital), de la Société Camerounaise de Banque (65% du capital), de l’Union gabonaise de Banque (59% du capital) et du Crédit du Sénégal (95% du capital).

Ces participations ont été acquises pour un montant total de 250 millions d‘euros, soit environ l'équivalent de 2,8 milliards de dirhams.

Ce fut ensuite au tour de la BCP de profiter du désengagement de son partenaire français BPCE pour acquérir 68,5% de la Banque international du Cameroun pour l’Epargne et le Crédit (BICEC), 71% de la Banque malgache de l’Océan Indien (BMOI), 100% de la Banque Commerciale Internationale (BCI) et 60% de la Banque Tuniso-Koweitienne (BTK).


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Ces acquisitions, majoritaires dans le capital de ces importantes banques, ont contribué à l’accélération du développement à l’international des deux groupes bancaires marocains devenus, depuis, des banques panafricaines.

Toutefois, d’autres acteurs, étrangers au continent, s’intéressent de plus en plus au secteur bancaire africain. C’est notamment le cas des banques des pays du Moyen-Orient.

Ainsi, actuellement, pour la participation de 50,1% de BNP Paribas dans la banque tunisienne UBCI, la banque jordanienne Arab Bank est bien positionnée pour la reprise de cet actif.

Toutefois, cet actif, le seul intéressant des 5 filiales que cède BNP Paribas, intéresse aussi fortement deux banques qataries: Qatar National Bank (QNB) et Commercial Bank of Qatar.

A l'évidence, le potentiel de développement du secteur bancaire africain est encore important, et ce, surtout parce que dans de nombreux pays du continent, le taux de bancarisation n’atteint pas 30% de la population. Et si l'inclusion financière des populations d'Afrique est vitale pour le développement de ces pays, c'est pouquoi la concurrence est devenue très rude dans le secteur bancaire. 

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