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Afrique du Nord-Sahel: quand le temps long donne la clé de lecture des conflits actuels

Par Bernard Lugan le 07/09/2021 à 12h00

Ces éléments montrent que la Libye fut toujours au centre de l’éventail tchado-méditerranéen, ce qui permet de mesurer chaque jour davantage les résultats catastrophiques de la guerre faite au colonel Kadhafi en 2011.

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L’on ne triche pas avec la géographie. Si nous regardons une carte, nous constatons ainsi que, du golfe des Syrtes, en Libye, jusqu'au lac Tchad, le désert du Sahara est traversé par une pénétrante «verte» jalonnée d’oasis.

 

Cet axe naturel de circulation faisait de Tripoli et de Benghazi les points d’aboutissement d’un grand commerce transsaharien dont le pendant méridional était axé sur les villes-marchés d'Aouzou, Bilma et Faya. A l’ouest, cet axe était contrôlé par les Touareg, au centre par les Toubou et à l’est par les Zaghawa.

 

Vers le sud, le relais de ces populations caravanières et guerrières était pris par les Kanouri qui avaient fondé le royaume de Kanem-Bornou, ultérieurement englobé au XIXe siècle dans le sultanat de Sokoto.

 

De la Méditerranée au Tchad, existait donc une chaîne de partenaires et d’intermédiaires dont la solidité reposait sur un vaste et complexe système d’alliances ou de connivences, dont les survivances sont aujourd’hui utilisées par les trafiquants-jihadistes qui déstabilisent la région.

 

Aux liens économiques et caravaniers, il importe d’ajouter le phénomène religieux car l’islamisation de la région péri-tchadique, qui est ancienne mais qui fut longtemps superficielle, se fit à partir de la Cyrénaïque. Ses étapes sont connues: vers 700 de l’ère chrétienne, des arabo-musulmans étaient présents à Zaouila au Fezzan, dans une région à l’époque uniquement peuplée de Berbères. Cette ville-étape est située sur une route d’accès vers le lac Tchad via Abéché.

 

Au XIe siècle, le pays haoussa qui avait pour cœur les régions de Kano-Zinder commença à être islamisé avec un essor à partir du XIVe siècle. Cette islamisation fut cependant toute relative puisque ce fut pour l’imposer, qu’au XIXe siècle, Osmane dan Fodio déclencha son jihad. Notons immédiatement une donnée rarement évoquée, qui est que le principal frein à l’islamisation fut longtemps le florissant commerce esclavagiste, car les musulmans ne peuvent être réduits en esclavage.

 

Ces éléments montrent que la Libye fut toujours au centre de l’éventail tchado-méditerranéen, ce qui permet de mesurer chaque jour davantage les résultats catastrophiques de la guerre faite au colonel Kadhafi en 2011. 

 

De par ses origines, le Bédouin Kadhafi avait en effet une culture saharo-sahélienne. Avant la colonisation, sa tribu, les Kadhafa, nomadisait de la Méditerranée au Tchad; voilà qui explique son attirance pour le Grand Sud et sa politique saharienne qui fut très mal comprise ou caricaturée. Aujourd’hui, les nouveaux dirigeants libyens sont des citadins méditerranéens. Avec eux, nous assistons au retour à la tradition ottomane illustrée par un pouvoir émietté dans des villes littorales quasi indépendantes les-unes des autres. Les Ottomans dont les implantations citadines littorales vivaient du commerce à travers le Sahara, assuraient l’ordre le long de la pénétrante saharienne allant des Syrtes au Tchad en sous-traitant la police du désert à certaines tribus ou, plus tard, à la confrérie sénoussite.

 

Aujourd’hui, le désert n’est plus gardé et s’y est constitué un «libystan» à la fois islamiste et mafieux, les deux éléments ne pouvant être dissociés. Les conséquences de cette situation nouvelle se font sentir dans toute la région tchado-nigériane, zone de forte conflictualité en raison du foyer de déstabilisation constitué autour de Boko Haram au Nigeria, de la question du Darfour et de celle du Soudan.

 

Autre élément qu’il importe de toujours avoir à l’esprit, le sud de la Libye est le pays des Toubou dont le homeland englobe également le nord du Tchad; or, toute l’histoire du Tchad septentrional tourne autour des relations de rivalité entre Toubou du Tibesti et de l’Ennedi et Zaghawa avec en arrière-plan le jeu de balance entre les Toubou et les Zaghawa pour le contrôle du pouvoir.