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Les trois guerres du Mali

Par Bernard Lugan le 20/04/2021 à 12h02

Dans cette région des «Trois frontières», depuis les années 2018-2019 nous assistons à l’intrusion de Daech, dont le chef régional, Adnane Abou Walid al-Saharaoui, est un ancien cadre du Polisario, mouvement dont la dérive islamo-mafieuse est de plus en plus forte.

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La première guerre du Mali qui éclata fin 2012 ne concernait que les Touareg du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) dont le but était l’indépendance de l’Azawad, la «terre touareg», donc la partition du Mali. Puis apparût un mouvement islamiste du nom d’Ansar Dine. Il était dirigé par Iyad ag Ghali, un vétéran des insurrections touareg dont l’objectif officiel n’était pas la partition du Mali, mais l’instauration de la loi islamique, la Charia, dans tout le pays.

 

Sur ce front où le problème n’est pas d’abord celui de l’islamisme, mais celui de l’irrédentisme touareg, les rapports de force locaux ont changé. En effet, ses «émirs» algériens, dont Abdelmalek Droukdel, ayant été tués les uns après les autres par les forces françaises de Barkhane, Al-Qaïda-Aqmi est désormais localement dirigé par Iyad ag Ghali qui semble avoir fait l’unité des Touareg autour de lui.

 

Cependant, au début du mois de février 2021, Aqmi a nommé un successeur à Abdelmalek Droukdel en la personne d’un autre Algérien, Abou Oubéida Youssef. Toute la question est désormais de savoir quels seront les rapports entre les deux hommes.

 

Le deuxième front est situé dans le Mali central et dans le nord du Burkina Faso où les actuels massacres de Peul par des Dogon et de Dogon par des Peul découlent d’abord de conflits datant de la fin du XVIIIe siècle et de la première moitié du XIXe siècle, quand la région fut conquise par des éleveurs Peul dont l’impérialisme s’abritait derrière le paravent du jihad. Partout les sédentaires furent alors razziés pour être réduits en esclavage. Au Mali, les principales victimes furent les Bambara et les Dogon. Au Burkina Faso, dans le Gourma, la constitution de l’émirat peul du Liptako se fit par l’ethnocide des Gourmantché et des Kurumba.

 

Les actuels affrontements tirent donc directement leur origine de ces épisodes, totalement présents dans la mémoire locale. Cependant, la résurgence de ces conflits antérieurs à la période coloniale a réapparu sur fond de querelles paysannes amplifiées par la surpopulation et par la péjoration climatique. Ici, le principal chef jihadiste est un Peul du Macina, Amadou Koufa, de son vrai nom Amadou Diallo, qui a créé le FLM (Front de libération du Macina) en 2015.

 

La troisième guerre se déroule dans la région dite des «Trois frontières»  (Mali-Niger et Burkina Faso). Là encore, nous assistons à un retour à la situation qui prévalait au XIXe siècle quand les populations vivant le long du fleuve Niger et dans ses plaines alluviales, qu’il s’agisse des Songhay, des Djerma ou des Gourmantché, étaient prises en étau entre deux poussées prédatrices, celle des Touareg au nord et celle des Peul au sud.

 

Trop faibles pour résister, les sédentaires du fleuve durent alors subir ou composer. C’est ainsi que se constituèrent de complexes réseaux d’alliances ou de solidarités dont les survivances se retrouvent aujourd’hui dans les engagements des uns et des autres, soit aux côtés, soit contre les jihadistes. Au nord du fleuve, entre Gao et Ménaka, au fil du temps, certains des tributaires songhay s’assimilèrent aux Touareg, ainsi les Imghad aux Touareg Ifora et les Daoussak aux Touareg Ouelleminden Kel Ataram.

 

Dans cette région des «Trois frontières», depuis les années 2018-2019 nous assistons à l’intrusion de Daech à travers l’EIGS (Etat islamique dans le Grand Sahara), dont le chef régional, Adnane Abou Walid al-Saharaoui, est un ancien cadre du Polisario, mouvement dont la dérive islamo-mafieuse est de plus en plus forte. Aujourd’hui, un conflit ouvert a éclaté entre l’EIGS et les groupes ethno-islamistes se réclamant de la mouvance Al-Qaïda, l’EIGS accusant leurs chefs de privilégier l’ethnie aux dépens du califat.

 

Les principales faiblesses de l’EIGS tiennent au fossé séparant sa direction allogène de ses troupes authigènes et aux contradictions entre les revendications de ses diverses composantes ethniques, tribales et claniques. Sa force tient au choix de sa principale zone d’opérations, à savoir la région des «Trois frontières» où la mille-feuille ethnique avec ses revendications contradictoires lui offre un terrain favorable.