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Mouna Hachim
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Le sultan Moulay Abderrahmane, l’Emir Abdelkader et une monomaniaque obsession

Par Mouna Hachim le 20/11/2021 à 12h00

Les faits remontent au XIXe siècle. La source, censée appuyer la crédibilité du récit de l’agence de presse algérienne, est un article du New York Times datant de 1873. Mais que nous vaut donc cette plongée dans le passé ? Les temps présents, pardi!

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Le rôle d’une agence de presse est de couvrir en temps réel l’actualité en fournissant des informations instantanées.

 

Question fraîcheur, Algérie presse service (APS) a surpassé, le 17 novembre 2021, les limites temporelles.

 

Les faits remontent au XIXe siècle. La source, censée appuyer la crédibilité de la dépêche, est un article du New York Times datant du 25 février 1873.

 

Mais que nous vaut donc cette plongée dans le passé? Les temps présents, pardi!

 

L’idée fixe est le Maroc, sa «trahison» contre l’émir Abdelkader en la personne du sultan Moulay Abd-er-Rahmane, sous le titre «Les trahisons marocaines envers l'Algérie ne datent pas d'hier».

 

La boucle est ainsi bouclée.

 

Mon premier réflexe est de chercher l’article du fameux quotidien new-yorkais. Elémentaire!

 

On se rappelle tous de cette information cocasse livrée par le président algérien himself, qui avait souligné avec assurance, le 10 octobre, lors d’une interview à la télévision nationale, que l’émir Abdelkader avait reçu deux pistolets comme cadeau du premier président des Etats-Unis, George Washington.

 

Touchant! Sauf que le premier a vécu entre 1808 et 1883; le deuxième, resté en fonction de 1789 à 1797 pour trouver la mort deux années plus tard, soit avant la naissance de l’émir Abdelkader. Impossible pour eux de s’être croisés. Ici-bas, tout au moins!

 

Comme quoi l’histoire ne s’invente pas, à moins de se couvrir de ridicule ou de porter à jamais les marques de l’infamie.

 

Je parviens enfin à accéder à l’article américain, après avoir souscrit à un abonnement. Il se présente sous forme d’un portrait élogieux qui range l’Emir parmi «les meilleurs des rares hommes de ce siècle». Ce qui, en soi, aurait mérité une plus grande lumière dès l’introduction de l’agence de presse algérienne.

 

Encore faut-il être nourri de bons sentiments au lieu de pousser le vice jusqu’à farfouiller dans les archives pour trouver la petite bête; étant entendu qu’à force de chercher des poux, on finit par tomber dessus.

 

L’article du New York Times de l’an de grâce 1873 évoque en effet sans en faire sa Une ni de s’étaler dessus outre mesure, «la ruse de son traître allié l'empereur du Maroc, qui, après avoir incité de nombreux partisans d'Abdelkader à l'abandonner, le chassa finalement par la force du nombre, sur les frontières».

 

Outre le fait que n’importe quel écrit humain peut comporter des défaillances (du genre, la désignation par le quotidien américain des populations que l’Emir savait souder sous la mention peu amène de «tribus sauvages d'Afrique»), Algérie presse service omet de mentionner une information capitale.

 

«De 1832 à 1848, écrit le New York Times, Abdelkader entretint, sauf à de courts intervalles, une lutte continue avec les envahisseurs français d'Alger. Tantôt il était à la tête d'une armée de 50.000 hommes, tantôt s'arrangea pour amener l'empereur du Maroc à se joindre à lui dans la guerre sainte contre les infidèles. Les meilleurs généraux français ont été envoyés contre lui, mais ils les ont vaincus à plusieurs reprises dans des batailles rangées.»

 

Comment ignorer cette donnée incontournable relative au soutien marocain à l’émir Abdelkader?

 

Dès 1830, dans un contexte d’accroissement des ambitions coloniales, marquées par la prise d’Alger, le Maroc est d’emblée emporté par le devoir moral du combat.

 

Dans sa thèse en histoire, consacrée aux « rapports franco-marocains pendant la conquête et l'occupation de l'Algérie», sous la direction de Daniel Rivet, Mohamed Lakhssassi souligne le soutien «sans réserve» de Moulay Abd-er-Rahmane.

 

«Son engagement volontariste et sincère en faveur de l'entreprise d'Abd-al-Kader fut constant, consistant, tant que celle-ci semblait fiable, opérationnelle, propre à supplanter l'occupant...»

 

Son vizir Mohammed Bendriss «ne s'embarrassait point de sa position politique pour exhorter ardemment ses compatriotes à lever l'étendard du Jihad et voler au secours de leurs coreligionnaires…».

 

Une délégation de Tlemcen s’était à ce propos précipitée à Meknès pour prêter allégeance au sultan qui consulta ses oulémas afin de fonder cette bay’a sur les règles du droit.

 

La même année, un membre de sa famille, Moulay Ali, est envoyé pour le représenter à Tlemcen et en Oranie.

 

Devant ce qui est considéré comme un geste inamical, la France envoie en 1832 une mission diplomatique à Meknès dirigée par le comte de Mornay, envoyé du roi Louis-Philippe, pour s’assurer de la neutralité marocaine et de l'évacuation de Tlemcen.

 

Pour l’anecdote, le voyage de Tanger à Meknès est immortalisé par le peintre Eugène Delacroix qui faisait partie de la mission, avec entre autres tableaux de renom, celui réalisé en 1845, représentant le sultan sur son cheval pommelé sortant de son palais, éliminant de la composition, la représentation de la délégation française présente dans les croquis.

 

«Est-ce à cause de l’échec de l’ambassade de Charles de Mornay? Ou bien parce qu’Abd er-Rahman s’est rallié aux ennemis de la France?», s’interroge en ce sens Cerise Fedini dans son mémoire portant sur «Les carnets de voyage au Maroc d’Eugène Delacroix».

 

Mais ce qui ne put se régler par le biais de la diplomatie finit par être tranché par la voie des armes. D’autant que le Maroc persistait et signait en accordant soutien militaire et asile, en 1843, à l’émir.

 

Le 30 mai 1844, la France envoie un ultimatum qui dit en substance: «elle ne veut rien de ce qui est à vous mais elle veut que vous ne receviez plus Abdelkader pour lui donner des secours, le raviver quand il est presque mort, et le lancer sur nous…».

 

Puis, en représailles, ce fut le tour de l’escadre de la marine, composée de plusieurs navires, placée sous les ordres du prince de Joinville, de lancer « la première guerre du Maroc ».

 

Tanger subit une violente canonnade le 6 août 1844 qui détruit une partie de la ville.

 

«Le quartier «franc», celui où résident les Consuls, avait été scrupuleusement respecté, mais la partie du quartier maure adossée aux fortifications, au-dessous de la Kasbah, n'offrait plus qu'un monceau de ruines…», écrit Achille Fillias dans son ouvrage «Campagne du Maroc». 

 

Le 15 et le 16 août, c’est le bombardement d’Essaouira et le débarquement français sur l’îlot de Mogador.

 

Par ailleurs, à la frontière algéro-marocaine, se déroula la matinée du 14 août, la bataille d’Isly, sous le commandement du fils du sultan face aux troupes du général Bugeaud.

 

«La catastrophe était si énorme, écrit plus tard l’historien Ahmed Naciri, que jamais l’Etat chérifien n’en a enduré de pareille.»

 

Une cuisante défaite, vécue comme un traumatisme national, se soldant par la signature du traité de Tanger qui imposait notamment l’arrêt de tout soutien officiel à Abdelkader.

 

«Le Sultan qui avait placé ses espérances en l'entreprise d'Abd al-Kader, pour chasser l'occupant et, du même coup, garantir la sécurité du Royaume devait, sans doute, se rendre compte du caractère problématique de cette option et de ses répercussions incalculables au plan de la stabilité politique de son régime, écrit Mohamed Lakhssassi. De surcroît, soumis, comme il fut, à une forte pression française, il se vit contraint de prendre ses distances vis-à-vis de l'action de l'Emir».

 

Après tant de pertes humaines et de sacrifices, cela s’appelle la realpolitik et la voix de la sagesse.

 

Question soutien infaillible aux résistances (algérienne, sud-africaine, palestinienne…), le Maroc n’a aucune leçon à recevoir. Quant à démontrer les trahisons et les ingratitudes, nul besoin d’exhumer le passé, l’actualité suffit.