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Mouna Hachim
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Les secrets enfouis de l’émirat de Sijilmassa

Par Mouna Hachim le 08/01/2022 à 12h03

Tout concorde à jeter un voile de mystère sur cette principauté, fondée aux portes du désert, en toute indépendance par rapport au califat d’Orient, 32 ans avant la proclamation d’Idris le Grand à Volubilis…

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Jusqu’au 30 mai 2022, le Musée Bank Al-Maghrib abrite l’exposition, «Sijilmassa, Carrefour de civilisations et de commerce». L’occasion pour nous de revenir ici sur quelques pans de l’histoire de la mythique cité, relatifs notamment à sa principauté, longtemps mis de côté…

 

Tout concorde à jeter un voile de mystère sur cet émirat, fondé au sud-est du Maroc, aux portes du désert, en toute indépendance par rapport au califat d’Orient, 32 ans avant la proclamation d’Idris le Grand à Volubilis.

 

Faut-il chercher les raisons de la marginalisation de cette principauté dans certains écrits, malgré plus de deux siècles d’existence, dans son obédience religieuse hétérodoxe, dans sa dissidence politique, dans son emplacement géographique africano-africain intérieur, ou dans le fait de gêner le mythe de l’Etat idrisside assurant l’unité politique et religieuse?

 

A moins que ce ne soit un peu de tout cela à la fois?!

 

Quoi qu’il en soit, les fondateurs de cet émirat en l’an 140 de l’hégire (soit en 757 Ap. J.-C.) appartiennent à la tribu berbère zénète des Meknassa dont les membres adoptèrent le kharijisme en tant que mouvement oppositionnel contre l’oppression et le népotisme des gouverneurs omeyyades.

 

Issus de la branche des Béni Midrar, dits aussi Béni Ouassoul, leur chef spirituel serait Abou-Qassim Semgou (de la racine berbère smg, noir) dont le propre père était un théologien formé à Médine, adepte du kharijisme-sufrite à Kairouan, basé sur le territoire de ce qui allait devenir Sijilmassa.

 

Le Conseil de la tribu désigna comme chef, Aïssa ben Yazid (surnommé al-Aswad), posant les bases de cette deuxième fondation musulmane importante au Maghreb après Kairouan.

 

Différentes théories se rapportent à l’édification de la ville, attribuée tour à tour selon les légendes, à Alexandre le Grand ou à un chef militaire romain, en rapport aux expéditions effectuées au sud de l’Atlas par le général Caius Suetonius Paulinus, chargé par l’empereur Claude de réprimer la révolte du Berbère Aedemon.

 

D’autres font dériver le nom du grec sijillum (registre) désignant, selon Léon l’Africain, la dernière acquisition figurant dans le registre dudit chef romain.

 

Mais c’est la version du professeur Larbi Mezzine qui semble la plus probable. En remplaçant le j de Sijilmassa par un g guttural, il obtient un terme proche de nombreux toponymes berbères désignant «un lieu dominant les eaux».

 

Jouissant de sa position stratégique de carrefour incontournable entre les centres caravaniers transsahariens, les mines d’or de Bilad Soudane, les marchés de la Méditerranée et les grandes cités de l’Est et, dit-on, jusqu’en Perse ou en Inde, la ville-oasis à l’agriculture florissante s'imposa comme un port du désert cosmopolite et un retentissant foyer culturel.

 

Le polyglotte Mas’udi rapporta, au Xe siècle, que «la ville avait une grande artère dont la longueur est égale à une demi-journée de marche».

 

De son côté, le géographe Ibn Hawqal, qui la visita en 951, en dit dans son ouvrage «Surat al-Ard» (La Configuration de la terre): «Sijilmassa ressemble à Kairouan par la salubrité de son climat et le voisinage du désert. Il y a en outre un commerce ininterrompu avec le pays des Noirs et d’autres contrées ce qui assure des gains abondants, à l’aide de caravanes continuelles…».

 

Ses remparts furent l’œuvre du troisième souverain al-Yassa’ en 815, ainsi que ses nombreux palais et manufactures, parachevant sa construction. Par ailleurs, il scella une alliance avec les Béni Rustum de Tahert, en unissant son fils Midrar avec Arwa, fille de l’imam kharijite-ibadite Abd-al-Rahmane ibn Rustum.

 

De cette union naquit Maymoun, qui se disputa le pouvoir avec son demi-frère Amir, né d’une mère meknassienne, finalement désigné à Sijilmassa en un règne marqué par la persécution des Ibadites.

 

L’éclatement doctrinal prit une nouvelle tournure avec l’avènement de Yassa’ II, fidèle au calife abbasside.

 

Pour compliquer les choses, cette année 908 fut aussi celle de l’arrivée à Sijilmassa du Mahdi chiite Ubayd-Allah, déguisé en marchand, fuyant en cela la persécution en Orient.

 

Il fut gardé en résidence surveillée par le souverain local qui ne respecta pas les consignes de la missive du roi aghlabide, basé à Kairouan, sous l’autorité des califes de Bagdad, le sommant de le passer au fil de l’épée.

 

Yassa’ finit par être lui-même assassiné et livré au propagandiste chiite Abou-Abd-Allah, qui était arrivé d’Orient quelques années auparavant en tant que missionnaire, prêchant la bonne parole chez les Ketama de Kabylie, préparant le terrain à l’arrivée de son Mahdi qu’il n’avait encore jamais vu et qu’il vint libérer à Sijilmassa en 909 à l’aide d’une grande armée.

 

Ce fut le début de la tutelle des Fatimides, à laquelle mit fin le Midrarite Mohamed ibn Fath, profitant de leurs ennuis avec la révolte kharijite en Ifriqiya menée par Abou-Yazid, dit «l’Homme à l’âne».

 

Contrairement à ses ancêtres, Mohamed ibn Fath adopta le sunnisme, prit le surnom honorifique de Chakir-Billah, le titre d’Emir des croyants, et frappa monnaie d’or en son nom, appelée Chakiriya.

 

Loué pour sa justice par Ibn Hazm, cela ne l’épargna pas pour autant des Fatimides, qui mobilisèrent une grande armée.

 

Les troupes Ketama et Sanhaja à leur solde, sous les ordres du général Jawhar Siqilli (le Sicilien, futur fondateur du Caire) se saisirent de Sijilmassa en 958, au terme de trois mois de siège.

 

Son chef réussit à se réfugier à la forteresse de Tasegdalt dans la région de Mdaghra avant d’être débusqué, chargé de chaînes, emmené comme captif à Mahdia où il fut placé dans une cage en bois, trimballé dans la ville à dos de chameau, puis dans les marchés de Kairouan, la tête munie d’un couvre-chef cornu.

 

Son fils Muntasir-billah déclare son allégeance aux Fatimides et prit le pouvoir mais trouva la mort au terme d’une guerre intestine livrée par son propre frère.

 

Il subit à son tour l’attaque de la nouvelle puissance régionale, représentée par les Maghraoua zénètes Béni Khazroun, vassaux des Omeyyades d’Andalousie, alors que les Fatimides étaient occupés par leurs nouvelles conquêtes orientales.

 

Désormais maîtres de Sijilmassa, les Béni Khazroun expédièrent la tête de son prince local comme trophée à Cordoue en 976 et prirent le pouvoir, jusqu’à leur expulsion définitive par les Almoravides.

 

Lorsque notre grand voyageur Ibn Battouta séjourna à Sijilmassa en 1351-52, il la trouva toujours florissante avant sa traversée du Sahara.

 

Mais tout en se maintenant en tant que cité, elle avait été progressivement classée au second rang, d’abord au profit de la capitale almoravide, Marrakech, bien que continuant à s’imposer comme atelier majeur de frappe du dinar, monnaie d’or alors en vogue sur les deux rives du détroit de Gibraltar.

 

Même son nom finit par être remplacé par celui de sa province, le Tafilalet, englobant le Sud marocain sous le règne des Mérinides pendant lequel elle subit les contrecoups des crises politiques et l’assaut des nomades vers 1263, provoquant peu à peu sa ruine et sa déchéance, renforcées par le détournement ultérieur des routes commerciales transsahariennes vers la côte.

 

Si la région réoccupa un rôle prépondérant de place caravanière pour le commerce avec l’Afrique subsaharienne sous les Saâdiens, elle se distingua particulièrement sur le plan spirituel avec les Alaouites -dont l’ancêtre Hassan Dakhil s’est établi vers 1266 en un lieu appelé Moslih à Sijilmassa à partir de l’oasis de Yanbou au Hijaz-, voyant fleurir de nombreuses zaouïas et forteresses, évaluées à plus de cent trente.

 

Toutefois, le nom même de Sijilmassa, remplacé par Rissani, ne fut déjà plus qu’un prestigieux souvenir, laissant arborer l’ethnique Sijilmassi comme un fier vestige du fabuleux âge d’or urbain, achevé en 1818 par l’assaut des tribus Aït Atta et par l’avancée inéluctable des sables du désert…