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Mouna Hachim
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Maroc-Pays-Bas: genèse d’une relation singulière

Par Mouna Hachim le 14/05/2022 à 12h03

Les pratiques diplomatiques se situent au cœur de l’histoire des relations internationales et apportent de saisissants éclairages aussi bien au champ de la recherche historique qu’au public profane dans le sens du rapport à l’Autre, à son identité et à sa culture…

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Notable victoire diplomatique pour le Maroc avec la nouvelle position de La Haye en faveur du plan d’autonomie marocain.

 

Le communiqué conjoint publié à l’issue des entretiens des ministres des Affaires étrangères marocain et néerlandais n’a pas manqué, par ailleurs, de rappeler les relations de longue date qui unissent les deux royaumes depuis plus de 400 ans.

 

L’occasion pour moi de revenir ici sur la genèse de ces liens diplomatiques avec les Pays-Bas, qui abritent une forte communauté d’origine marocaine contribuant de manière significative à la culture néerlandaise.

 

C’est depuis le règne du sultan saâdien Ahmed al-Mansour Dahbi au XVIe siècle que les contacts amicaux ont commencé entre les deux pays.

 

Les Provinces-Unies avaient alors envoyé au souverain marocain basé à Marrakech un prisonnier qui était un notable originaire de Fès, libéré à Cadix en 1596, lors d’un des épisodes de la guerre anglo-espagnole à laquelle avait pris part une escadre venue des Provinces-Unies.

 

Pour rappel historique, les Pays-Bas avaient fait partie des dix-sept provinces régies par la monarchie espagnole. Toutefois, la protestation religieuse et politique ouverte contre le très catholique souverain espagnol aboutit, au terme d’un grand soulèvement armé, à l’indépendance des sept provinces du nord sous le nom de Provinces-Unies.

 

L’histoire retient qu’en 1604, à la suite du siège et de la reprise de la ville de Sluis par les troupes de Maurice de Nassau, les Hollandais –faisant preuve d’humanité et probablement de bon sens diplomatique aussi– libérèrent sans rançon des dizaines de musulmans esclaves qui formaient les chiourmes des galères espagnoles.

 

Afin d’accompagner la centaine d’affranchis, l’agent hollandais Pieter Maertensz Coy, ancien esclave à Alger, capturé par les Ottomans, avait conduit une mission à Marrakech.

 

Il représentait en cela les États généraux, alors la plus haute autorité hollandaise, qui visaient une alliance avec le royaume du Maroc, aussi bien politique dans un contexte de guerre avec l’Espagne que commerciale garantissant les intérêts de la flotte hollandaise.

 

Accostant à Safi, Pieter Coy était arrivé dans la capitale impériale saâdienne, le 4 juillet 1605, après le puissant règne d’al-Mansour (mort de la peste en 1603) et la chaotique période de lutte fratricide pour le pouvoir.

 

C’est ainsi qu’après le règne éphémère du prince Abou-Faris, le consul néerlandais s’est retrouvé en prison sous le prétexte, dit-on, de ses prodigalités et de ses liens privilégiés avec le prédécesseur, plus probablement, arguent d’autres récits, en raison des négociations pour la trêve entre les Provinces-Unies et le souverain espagnol Philippe III.

 

Quoi qu’il en soit, le malchanceux diplomate aurait pu languir longtemps en prison, n’était l’intercession du secrétaire royal morisque Afoqay qui rappela à l’éminent jurisconsulte Abou Abd-Allah Regragui, lequel en référa immédiatement au sultan, le bon traitement réservé par les Hollandais aux musulmans.

 

Au terme d’une année de captivité, le diplomate est enfin libéré, de même que d’autres prisonniers néerlandais, échangés cependant contre la fourniture d’armes à feu et de munitions.

 

Le 7 août 1609, Pieter Coy quittait Safi pour les Pays-Bas à bord de l’Utrecht, accompagné par le caïd Hammou Ben Bachir en tant qu’ambassadeur et par l’agent juif Samuel Pallache, natif de Fès d’une famille d’origine cordouane.

 

En juin 1610, c’est le caïd Ahmed ben Abd-Allah qui remplaçait l’ambassadeur de Moulay Zidane à Rotterdam.

 

Un peu plus d’une année plus tard, exactement le 24 décembre 1610, un traité d’amitié et de commerce libre était signé entre les deux pays.

 

Un traité considéré comme l’un des premiers du genre entre un pays européen et une nation non chrétienne.

 

C’est d’autant plus saisissant qu’il visait également une éventuelle coopération militaire contre l’Espagne avec la participation des Morisques (musulmans de péninsule ibères convertis généralement de force au catholicisme).

 

Il faut dire que les Hollandais protestants n’étaient pas insensibles au sort des Morisques dont la répression puis l’expulsion inhumaines étaient vues comme une expression de l’intolérance catholique avec ses bûchers et ses gibets qui n’avaient d’ailleurs pas épargné les leurs.

 

Par ailleurs, de par leur obédience échappant à la tutelle du pape, les Provinces-Unies n’étaient pas astreintes aux interdits pontificaux relatifs aux exportations d’armes vers les pays musulmans.

 

Autant de facteurs qui pouvaient faire penser à une alliance militaire jusqu’à la conclusion de cette trêve avec l’Espagne sous l’influence du grand pensionnaire des Etats de Hollande, Johan van Oldenbarnevelt.

 

Impossible de ne pas mentionner dans ce cadre l’ambassade menée entre 1611 et 1613 par le Morisque Ahmed ibn Qassem al-Hajari (surnommé Afoqay) au nom du sultan saâdien Moulay Zidane depuis la ville de Marrakech, en passant par le port atlantique de Safi, d’abord en France, ensuite aux Pays-Bas, appelés «Pays des Flandres», en vue d’apporter de l’aide aux Morisques poussés sur le chemin de l’exode.

 

Ses pérégrinations sont résumées dans un ouvrage, retraçant notamment son séjour à Amsterdam. Une ville impressionnante par son organisation, par sa propreté, par la richesse et la diversité de son peuplement qui lui devaient sa réputation de cité hospitalière et d’îlot de liberté dont les portes étaient ouvertes aux victimes de fanatismes de tous pays, depuis les Juifs d’Espagne et de Portugal jusqu’aux protestants persécutés.

 

Mais ce qui subjugua Afoqay au-dessus de tout, c’était la beauté de ses constructions, élégamment peintes ainsi que sa somptueuse flotte qu’il estima alors à six mille bateaux, prêts à prendre le large à destination des côtes d’Afrique ou d’Amérique, de la mer Baltique ou des Indes orientales.

 

Après l’entreprenante Amsterdam, cet «entrepôt de l’univers» et centre du commerce mondial, Afoqay rencontra à La Haye, siège du gouvernement, Pieter Coy (sa vieille connaissance à Marrakech) qui organisa une entrevue avec Maurice de Nassau, prince d’Orange dont la discussion est consignée dans sa relation de voyage.

 

Sans oublier son escale, entre les deux villes, dans la savante Leyde. Là, il eut l’occasion de se lier d’amitié avec un certain nombre d’érudits de la stature de Thomas Van Erpe qui était le premier professeur d’arabe à l’université de Leyde, à qui Afoqay avait apporté son soutien pour l’élaboration de son ouvrage Grammatica arabica, le premier du genre composé en Occident chrétien.

 

C’est que Leyde déployait un tout autre type d’arsenal. Une armada de savoirs sous la forme d’une prestigieuse université, la plus ancienne du pays, modèle de l’espace dynamique de transmission des connaissances, de circulation des idées, d’ouverture à l’autre sans emprise idéologique tyrannique.

 

En témoignent le nombre et la nature des ouvrages accumulés, la renommée de ses professeurs, l’activité de ses imprimeurs, le nombre de savants ouverts aux études orientales dont l’université de Leyde était un foyer rayonnant dans toute l’Europe réformée.

 

L’histoire retient qu’elle avait été offerte à la ville par le prince Guillaume d’Orange, en récompense de sa résistance héroïque au blocus espagnol de l’automne 1574.

 

Dans le même contexte, sa bibliothèque avait été fondée à la demande des populations qui avaient choisi sans hésiter le savoir à l’exemption d’impôts.

 

Les armes intellectuelles ne sont-elles pas les plus grandes richesses et les plus efficientes pour défendre la liberté?