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Mouna Hachim
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Mea culpa, Jugurtha!

Par Mouna Hachim le 17/07/2021 à 12h00

Comment en est-on arrivé à cette folie furieuse aujourd’hui d’incriminer le Maroc pour des faits remontant à plus de deux millénaires?

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Pourquoi construire paisiblement sa maison en semant la paix dans son jardin, si on peut jeter la pierre sur le voisin en ruminant sa haine quitte à la raviver en remontant au temps antédiluvien de Mathusalem ou au récit fratricide de Caïn et Abel!

 

C’est à cette manœuvre ubuesque que s’est livrée la revue mensuelle de l’armée algérienne, El Djeïch, dans son dernier numéro du mois de juillet, dans lequel la junte militaire, tout à son obsession marocaine, n’hésite pas à ressusciter l’antiquité romaine:

 

- «Qui a trahi le héros numide Jugurtha en 104 avant l’ère chrétienne… ?», lit-on en tête de liste des chefs d’accusation, entre fou-rire et peine.

 

A ce point la rancune est-elle pérenne? Si elle sert de carburant aux querelles, de couverture aux trahisons contemporaines et de dérivatif aux failles du système incapable de fournir à ses populations les denrées les plus essentielles, il n’en reste pas moins que «la haine est la fille de la peur», enseignait le théologien Tertullien de Carthage au IIIe siècle (puisqu’on a décidé de faire un bond de plusieurs siècles en arrière!).

 

Nous sommes ainsi catapultés durant la période antéislamique, à l’époque des royaumes nord-africains d’avant les frontières actuelles. Ce sont d’Est en Ouest: au voisinage de Carthage, les Massyles (dont le territoire correspond au nord-est de l’Algérie actuelle), les Massaesyles (en Algérie occidentale) et les Maures (au Maroc septentrional).

 

Dans le cadre des guerres puniques, opposant durant plus de cent ans Rome et Carthage, le général romain Scipion réussit à saper les forces de ses ennemis. Alors que la campagne d’Italie s’enlise, il décide en effet de rendre coup pour coup à Hannibal en portant la guerre en Afrique et pour cela, noue une alliance en Hispanie avec Massinissa (roi de Numidie orientale) qui lui assure aide et soutien.

 

Le grand ennemi de Massinissa est Syphax (du royaume voisin de Numidie occidentale), qui l’avait réduit à l’état de proscrit et évincé de ses Etats avant de passer dans le camp carthaginois, en scellant une alliance avec le général Hasdrubal dont il épouse la fille Sophonisbe (son ancienne promise selon les récits latins mêlant réalités et légendes).

 

- Qui a donc contribué à l’amère défaite carthaginoise à la bataille des Grandes Plaines, obligeant au rappel d’Hannibal d’Italie tandis que Syphax, capturé, trouvait la mort, en 203 av. J.C, en prison près de Rome?

 

Réponse: Massinissa, qui annexe le royaume rival et unifie la Numidie depuis la Moulouya jusqu’aux portes de Carthage, bien qu’étroitement contrôlé dans ses ambitions par Rome.

 

Même les affaires de sa succession sont laissées aux soins de l’empire de tutelle qui morcelle le territoire entre ses trois fils; puis entre ses petits-fils: Jugurtha (fils de Mastanabal) auprès de ses cousins Adherbal et Hiempsal (fils de Micipsa, qui avait régné 30 ans après la mort de ses frères, sans avoir jamais inquiété le pouvoir romain dont il fut le paisible allié).

 

Depuis sa contribution au siège de l’héroïque celtibérienne Numance en Hispanie aux côtés des troupes auxiliaires de l’armée romaine, Jugurtha jouit de certaines sympathies à Rome, d’autant qu’il savait faire preuve de prodigalités, flattant la vénalité de l’élite sénatoriale, en arguant de la formule: «Rome est une ville à acheter».

 

- Mais qui a donc évincé Adherbal du pouvoir et assassiné tour à tour ses deux cousins et non moins frères adoptifs?

 

Réponse: l’ambitieux Jugurtha, protégé de Rome, laquelle fit d’abord la sourde oreille aux demandes d’intervention d’Adherbal.

 

Cependant, lorsque l’audace de Jugurtha le poussa à assassiner les commerçants italiens assiégés à Cirta, et lorsqu’une fois débarrassé de ses deux cousins, il manifesta ses capacités d’unification, l’alliée et puissance suzeraine se transforma en ennemie redoutable.

 

C’est le début d’une longue guerre, marquant les annales sous le nom de «Bellum Jugurthinum».

 

Au terme de sept années de combats, Jugurtha, vaincu, se réfugia chez son beau-père Bocchus, roi de Maurétanie. Celui-ci est probablement issu de la lignée du roi Baga, dont Tite-Live rapporte le soutien à Massinissa à son retour d’Hispanie pour gagner sans dommages les Etats de son père, sous forme d’une escorte de 4.000 cavaliers.

 

L’histoire retient aussi au sujet de Bocchus, qu’il avait préalablement pris les armes contre les Romains, aux côtés de Jugurtha, près de Cirta, avant de trahir son gendre et de le livrer en 105 au questeur Sylla.

 

Bocchus se faisait octroyer en contrepartie par le sénat, le territoire allant de la Moulouya à Saldae (Bougie, ou l'actuelle Béjaïa) s’ajoutant à son territoire initial, alors que les anciens Etats de Massinissa étaient divisés en trois territoires distincts.

 

Dans son ouvrage «Nation et nationalisme au Maroc», Jacques Gagne écrit: «c’est à la lumière de sa détermination à maintenir l’intégrité de son royaume que l’on peut visiblement juger du rôle joué par Bocchus Ier dans son comportement envers Jugurtha. Les défaites successives infligées à ce dernier par les Romains et particulièrement, celle, totale, que Marius fit subir en 105, dans la région de Cirta, aux troupes assemblées de Jugurtha et de Bocchus –alors que toutes les conditions étaient réunies pour que la victoire revînt aux Africains– amenèrent le roi maure à faire abstraction de ses sentiments profonds et à donner le pas à la raison d’Etat».

 

Bocchus épargne ainsi à son pays la politique de terreur pratiquée en Numidie et profite (comme les autres avant et après lui) des avantages de cette alliance en maintenant, voire en agrandissant son territoire mais dans une indépendance désormais compromise…

 

Quant à Jugurtha, il fut conduit à Rome où il connut les pires tourments au cachot et dont mêmes les oreilles furent déchirées par ses geôliers pour arracher ses anneaux d’or.

 

Ainsi se termina la vie d’un homme, loin d’être un enfant de chœur (au portrait contrasté immortalisé par Salluste dans son texte fondateur) et commença, plusieurs siècles plus tard, le mythe du martyr de la résistance.

 

Ainsi soit-il! On se met même à rêver avec Jean Amrouche, autour de son «Eternel Jugurtha», qu’apparaisse «l’aube d’une civilisation planétaire où seraient harmonieusement fondues toutes les valeurs que l’homme a, peu à peu, tirées de la nuit».

 

Comment en est-on arrivé à cette folie furieuse aujourd’hui d’incriminer le Maroc pour des faits remontant à plus de deux millénaires? Au-delà de la construction du symbole de l’identité berbère (dont on sait ce qu’en pensent les militaires au pouvoir), et après 2125 années et des poussières, n’est-il pas permis d’invoquer la prescription pour le beau-père? Ou alors, dans ce délire digne d’une psychiatrie lourde, autant que la Tunisie (et même toute l’Afrique) demande des comptes aujourd’hui à son voisin, parce que Massinissa, par son alliance avec Rome, a contribué à l’ultime défaite à la bataille de Zama des troupes d’Hannibal!

 

Bref, une identité ne saurait se construire autour de la rancœur ni aucune avancée sereine n’est possible si on reste rivé ad vitam aeternam aux lourds boulets de la haine.