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Mouna Hachim
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Quatre bibliothèques mythiques du Maroc

Par Mouna Hachim le 11/09/2021 à 12h02

Bibliothèque de Smara ou de Tamegrout, de Sidi Hamza Ayyachi ou de l’imam Abd-el-Jebbar al-Figuigui, ces bibliothèques disent le rang de ces pôles retentissants à travers l’histoire et pointent, en filigrane, à la fois nos préjugés modernes et la place que nous accordons aujourd’hui, pour notre part, aux livres et au savoir.

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A la suite de ma chronique de la semaine précédente parue sur Le360, relative à la civilisation saharienne, dans laquelle il est fait mention de la bibliothèque des Tajakant ou celle de Tombouctou, un lecteur a rappelé, à juste raison, le rang de la bibliothèque de Smara.

 

L’occasion de revenir cette semaine sur l’histoire de quelques bibliothèques emblématiques, en un survol panoramique, mesurant le rôle de ces pôles retentissants par leur savoir et pointant, en filigrane, à la fois nos préjugés modernes et la place que nous accordons aujourd’hui, pour notre part, aux livres et au savoir.

 

Commençons justement par la bibliothèque de Smara, inséparable de la figure de son fondateur.

 

Il s’agit là du cheikh saharien Maâ-el-Aynine, chef de guerre illustre pour son organisation de la résistance contre l’occupation, grande autorité religieuse, exégète, traditionniste, jurisconsulte adulé pour son charisme et pour sa science.

 

C’est à Hawd-el-Qibla, à Chinguetti, en Mauritanie actuelle, qu’il vit le jour en 1831, au sein d’une famille installée dans le Tagant au XVIIe siècle à partir d’El-Glagma (entre Qasbat Tadla et Beni Mellal) pour trouver la mort à Tiznit en 1910.

 

De son nom Mohamed al-Moustapha, fils du cheikh Mohamed al-Fadil ben Mamine, son surnom de Maâ-el-Aynine lui aurait été attribué par son père, afin, soutient la tradition, qu’il devienne par son savoir et par sa piété, une source dans laquelle les gens viennent s’abreuver et étancher leur soif.

 

Nommé par le sultan Moulay Abd-Rahmane (qu’il avait rencontré à Meknès), représentant du Makhzen au Sahara à partir d’Oued Draâ, sa charge fut renouvelée sous le règne de quatre sultans successifs.

 

Résidant habituellement à Seguia Hamra, il créa des zaouïas dans les principales villes où il séjournait. Mais sa plus grande zaouïa reste incontestablement celle fondée en 1898 à Smara, devenue un centre de rayonnement culturel et religieux.

 

Ses filiales se développèrent à travers le Royaume, notamment à Marrakech, à Salé, à Fès ou à Oujda, précisément à Hay Oulad al-Gadi, fondée par un de ses mourides de la famille des Oulad al-Mir.

 

La construction de la Zaouïa de Smara fut accompagnée de l’édification d’une kasbah, noyau de la ville qui prit forme en 1904, soutenue par des matériaux de construction et des artisans du reste du pays, notamment de Tanger, à bord du navire Triki.

 

La citadelle de «l’Homme du chapelet» (mais «de poudre aussi au moins par personnes interposées» d’après les mots de Jean Ferré) s’imposa d’emblée comme une base de lutte contre les Français, avant de subir en février 1913, les assauts de l’armée coloniale, représentés par l’expédition du colonel Charles Mouret, lieutenant-gouverneur de la Mauritanie.

 

La Zaouïa de Smara fut alors mise à sac et incendiée et ses biens pillés, y compris sa fameuse bibliothèque.

 

Dans un ouvrage consacré au Cheikh Maâ-el-Aynine, Hamdati Chabihna rapporte qu’il est l’auteur d’une impressionnante production intellectuelle de plus de 80 ouvrages dont certains furent imprimés de son vivant au Caire ou à l’imprimerie lithographique de Fès.

 

Celui qui est décrit par Le Clézio comme «l’un des hommes les plus cultivés de son temps, lettré, astronome et philosophe», était si féru de livres qu’il en acquérait à chacune de ses nombreuses tournées et ne rentrait pas dans une ville ou un village sans s’approvisionner en toutes sortes de manuscrits.

 

Sa bibliothèque, estimée à quelques centaines de livres, finit donc pillée et brûlée lors de l’assaut militaire de 1913, sans doute afin que l’oubli triomphe de la mémoire…

 

Autre bibliothèque de renom: celle de la Zaouïa Naciriya.

 

Nous sommes cette fois à Tamegrout, au sud de Zagora, sur la rive gauche d’Oued Draâ, dans une fertile vallée aux débouchés des routes caravanières.

 

La Zaouïa connaît son rayonnement exceptionnel depuis la direction de son cheikh Mhammed ben Nacer Daraï (mort en 1674), succédé par un de ses douze fils, Ahmed, dit Khalifa.

 

Installé à Tamegrout à l’âge de 27 ans depuis Aghlane, Sidi Mhammed ben Nacer avait été d’abord disciple de la Zaouïa, avant de s’imposer comme savant, auteur de plusieurs ouvrages et maître de cette institution qui adopta depuis son nom.

 

A lui seul, il attirait de tous les coins du Maroc et d’Orient, des adeptes qui s’en allaient à leur tour, propager l’enseignement naciri à travers les quelques 300 filiales fondées à l’intérieur et à l’extérieur du Maroc.

 

On lui doit également l’organisation du pèlerinage depuis Tamegrout, rassemblant des délégations de pèlerins vers la Mecque, petites villes en mouvement associant piété, commerce et quête de connaissances.

 

Cet âge d’or fut matérialisé par la bibliothèque de la Zaouïa qui renfermait plus de 4.000 volumes dont des manuscrits rares d’auteurs antiques arabes, persans, grecs...

 

Henriette Chardak rapporte que si des manuscrits de Pythagore avaient été brûlés dans la bibliothèque d'Alexandrie, certains de ses textes traduits en arabe furent découverts à Tamegrout.

 

De même, d’autres ouvrages précieux y figuraient, à l’instar d'un Traité médical, «Kitab Tasyir», d’Ibn-Zuhr (l’Avenzoar des sources occidentales), transféré depuis à la Bibliothèque Nationale de Rabat.

 

«Dès qu’on y met les pieds, écrit Mohamed Chakir Naciri, on est vite ensorcelé par les odeurs qui se dégagent du parchemin obtenu de la peau tannée de gazelle, de chèvre ou de mouton.»

 

Et bien que le parchemin reste plus résistant que le papier, cela ne dispense pas de la nécessité vitale d’une restauration…

 

Parmi les disciples de marque de la Zaouïa Naciriya: Abou-Salim al-Ayyachi (1628 -1679). Grand lettré, mystique et voyageur, il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont une célèbre relation de voyage.

 

Son père, Mhammed ben Abou-Bakr Ayyachi est fondateur en 1635, sur ordre de son maître spirituel (Mohamed Dilaï, maître de la puissante Zaouïa de Dila au Moyen Atlas) de la Zaouïa Hamzaouia, sur le versant sud du Haut Atlas oriental.

 

Elle est dite aussi Zaouïa Ayyachiya ou Zaouïa de Si Hamza, du nom du fils du savantissime Abou-Salim. Pour cause! Celui-ci avait contribué à la gloire et notoriété de la Zaouïa et à l’acquisition d’ouvrages qui faisaient la splendeur de sa bibliothèque.

 

Embrassant des domaines variés, religieux et profanes, elle était considérée comme l’une des plus importantes de tout le Maroc, ainsi qu’en témoignent les descriptions de grands lettrés de la trempe d’Ahmed Hilali Sanhaji ou Mohamed ben Tayyeb Qadiri au XVIIIe siècle.

 

La liste des bibliothèques est évidemment très longue mais puisqu’il faut bien clore ce bref survol, un regard s’impose en direction des trésors livresques du clan familial de Abd-el-Jebbar al-Figuigui.

 

Comme le nom l’indique, la bibliothèque est nichée à Figuig, creuset de civilisation présaharienne grâce à son rôle historique dans le commerce caravanier, limitée géographiquement depuis la colonisation française.

 

Composée de sept villages fortifiés, la ville est illustre pour son activité commerciale, la finesse de son artisanat, le nombre de ses mystiques et de ses savants comme le prouve le nombre de ses bibliothèques privées, signalées par des visiteurs et des érudits.

 

Une de ces bibliothèques remonte à l’imam Abd-el-Jebbar Figuigui (XIVe- début du XVe), considéré comme l’un des plus grands savants de la ville.

 

Il est fondateur d’une Zaouïa, vouée à l’enseignement, au rôle culturel remarquable, visitée de toutes parts du Maghreb et d’Orient.

 

L’une des marques éclatantes de sa splendeur fut sa bibliothèque, augmentée de manière considérable par ses descendants, connus aussi pour leur érudition, décrite par de grands savants particulièrement au XVIIe siècle.

 

Elle était composée de quelques 5.000 volumes selon le livre de Benali Mohamed Bouziane dédié à l’oasis de Figuig, qui rappelle à tel point voyageurs et bibliophiles en faisaient une étape incontournable.

 

Depuis, à part les manuscrits survivants, logés encore pour certains dans leurs asiles historiques, d’autres dispersés ici et là en toute transparence ou de manière trouble; à part ceux nécessitant restauration, conservation et catalogage, que reste-t-il de toutes ces fabuleuses reliques d’un passé pas si lointain?