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Mouna Hachim
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Traces de tribus berbères dans la toponymie en Espagne

Par Mouna Hachim le 25/09/2021 à 13h09

Houara, Mediouna, Meknassa, Mghila… Des tribus berbères parmi tant d’autres dont le rôle dans la conquête musulmane et la longue présence en péninsule ibère, survivent encore de manière éclatante dans les toponymes et dans le vocabulaire…

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Il y a 614 années, exactement le 22 septembre 1609, entrait en application en Espagne le décret d'expulsion des Morisques.

 

Il s’agit là des anciens sujets musulmans contraints d’adopter le christianisme (du moins en apparence) depuis les mesures d’évangélisation forcées, entamées en 1499 sous l’impulsion de l’archevêque Francisco Jiménez de Cisneros.

 

Nous ne reviendrons pas ici sur cette obsession de la pureté de la foi et de la pureté de sang, sur les tentatives de déculturation et d’assimilation, sur les politiques d’expropriation en passant par les supplices infâmants, atteignant leur paroxysme avec ce décret voté par le Conseil d’État en 1605, exécuté en 1609 à Valence, pour être achevé en 1614 à Murcie, poussant quelques 300.000 morisques sur les chemins de l’exode.

 

Ce qui est remarquable, c’est que malgré les édits visant l’interdiction de toutes les coutumes et les traditions des Maures, de toute pratique de leurs langues d’origine, de tout particularisme de leur culture et de leur identité… Les marques de cette longue présence restent éclatantes de mille manières sur le sol ibère, y compris dans les toponymes ou dans le vocabulaire.

 

Il est convenu généralement d’axer cette thématique sur les noms de lieux arabes dont plus de 1500 sont recensés jusqu’aux contreforts pyrénéens.

 

Il en est de même pour le peuplement, représenté par les groupes yéménite et qayssite nord-arabique, arrivés par phases successives, occupant des régions fertiles et y laissant les appellations de leurs clans à la toponymie locale avec, entre autres exemples, Bénicassim ou Bénimantell.

 

La présence d’autres groupes ethniques n’est pas négligeable: muwalladoun (autochtones convertis à l’islam), mawali (convertis non arabes issus des territoires musulmans conquis), etc.

 

Mais ce sont certainement les Amazighes qui formèrent le nombre le plus important aux premiers temps de la conquête musulmane dans laquelle ils jouèrent un rôle déterminant.

 

Dans ce cadre, Tarif ibn Malik avait été à la tête de la première mission de reconnaissance, formée de 400 fantassins et de 100 cavaliers, essentiellement berbères, envoyée en Espagne en 710 par le gouverneur omeyyade du Maghreb, Moussa ibn Nusayr.

 

Accostant sur une plage, ils y dressèrent l’étendard vert avant que n’y soit bâtie et fortifiée la ville de Tarifa à laquelle le commandant berbère laisse son nom.

 

Au fil des siècles, bien des tribus berbères continuèrent d’enrichir la composante ethnique d’al-Andalus.

 

Tel est le cas des Sahariens Gzoula, sédentarisés pour certains de leurs groupes dans les vallées du Souss.

 

Ayant fait partie de la confédération almoravide (avec pour chef spirituel, Abd-Allah ben Yassine al-Jazouli, ou Agouzoul si vous préférez, selon la forme originelle), ils marquent de leur empreinte la péninsule.

 

Là, dans la province de Cadix, se trouve la localité, Alcala de Los Gazules, du nom du fort qui trône impérialement sur la colline, en partie détruit par les troupes napoléoniennes, avant d’être restauré et réhabilité (que certains en prennent de la graine!).

 

D’autres tribus sont quant à elles attestées à une époque plus lointaine.

 

Citons à ce titre, les Ibn Razine (Rassine, au pluriel Irrasen), Houara, originaires de Tripolitaine, arrivés en nombre en Occident extrême dans le sillage de la conquête musulmane.

 

Participant aux exploits de Tariq ibn Ziyad, ils furent chargés de la sécurité des frontières en Aragon.

 

Ils profitèrent ensuite de l’éclatement du califat omeyyade pour se tailler un émirat, à l’instar des roitelets de principautés, laissant leur nom pour la postérité au toponyme Albarracín.

 

Ils donnent par ailleurs leur appellation, sous d’autres variantes, au sein des Ghomara et à une célèbre famille de Tétouan d’origine andalouse.

 

Autre tribu de ce groupe : les Mghila (Imghilen), formant une branche des Darissa zénètes d’après la généalogie d’Ibn Khaldoun.

 

Certains auteurs les rapprochent des Machlyes, peuplade mentionnée au Ve siècle avant notre ère par l'historien Hérodote autour du Lac Tritonis en Libye antique.

 

Au Maroc, ils sont rangés parmi les tribus qui ont apporté leur allégeance à Idris Ier aux côtés des Aouraba.

 

Installés anciennement dans la plaine du Saïss, ils y fondèrent au début du IXe siècle, entre les monts Zerhoun et Beni Bahloul, la ville de Maghila, détruite durant les combats qui opposèrent Almohades et Mérinides.

 

De cette ville, il ne subsiste plus que des ruines, tandis que le nom Mghila demeure en ces contrées, avec ce village niché au nord-ouest de Sefrou, où les habitants sont rangés depuis parmi les Aït Yazgha.

 

Quant à l’Espagne, elle en garde le toponyme Maguilla dans la province de Badajoz.

 

A ce même groupe rattaché à la grande famille zénète, appartiennent les Mediouna, dont le territoire initial se trouvait entre le mont Béni Rachid et les montagnes qui portent leur nom au sud d’Oujda.

 

Au cours de leurs pérégrinations, ils marquent la toponymie avec un village près de Tanger; une source à Taounate; une forteresse sur la rive droite de l’Oued Ziz ; ainsi que dans la plaine atlantique Tamesna (actuelle Chaouia) où les Mediouna s’allièrent avec les schismatiques Berghouata. Leur nom y est célèbre au sud de Casablanca, donné à cette casbah construite au début du XVIIIe siècle par le caïd du règne du sultan Moulay Ismaïl, Ali ben Hassan Mediouni.

 

Sans oublier évidemment Sant Quinti de Mediona, une petite localité du pays Catalan dans la province de Barcelone où se trouve aussi le village Sant Joan de Mediona.

 

Que dire des Meknassa, ces belliqueux “Macénites” de l’historiographie latine qui ont dérangé les Romains en Tingitane!

 

Leur présence est attestée dans une inscription près de Volubilis en l’an 170. Embrassant l’islam, ils participent aux conquêtes en Andalousie et aux révoltes berbères contre le népotisme omeyyade adoptant pour certaines de leurs branches le kharijisme-sufrite.

 

Ils fondent ainsi, en 757, la principauté des Beni Midrar à Sijilmassa qui se maintint durant plus de deux siècles.

 

D’autres groupes Meknassa s’installèrent dans les vallées des Oueds Ouislane et Boufakrane et fondèrent Meknès, dite Meknâssat Zaïtoun (Meknès aux Oliviers).

 

Les Meknassa sont aussi les fondateurs de Guercif et de Taza où ils laissent leur nom en tant que tel à une petite tribu au nord de la ville.

 

Dans cette région de Tsoul, ils donnent des princes depuis 917, connus sous le nom de Beni-l-'Afiya, vaincus par les Almoravides.

 

Ces derniers éradiquèrent également, entre autres principautés nées sur les ruines du califat omeyyade, la taifa de Badajoz, fondée en 1022 par le Meknassien Abd-Allah ben Aftas, à la mort de Sapur Siqlabi dont il était ministre.

 

Le dernier de la lignée meknassienne, Mutawakil, avait contracté une alliance avec les nouveaux maîtres sahariens mais n’avait pas hésité à signer un accord avec Alphonse VI, précipitant son assassinat et celui de ses fils.

 

De toutes ces péripéties survit leur nom en Espagne sous la forme Mequinenza, donné notamment à une commune au sud-ouest de Saragosse.

 

Là, se trouvait la forteresse éponyme, dressée sur un rocher, non loin du confluent de la Sègre et de l’Ebre, contrôlant stratégiquement une partie du cours de la rivière, fondée en 809 par des membres de la tribu venus de Sijilmassa.

 

Comme les tribus précédemment citées, les Meknassa sont liés au grand groupe zenata dont l’appellation générique existe encore sous la forme Adzeneta dans le pays valencien, ainsi que dans des expressions en espagnol ou en langue française.

 

Décrits depuis l’Antiquité comme Equidiens, conducteurs de chars, puis intrépides cavaliers, leur nom est devenu synonyme de cavalier sous la forme Jinete en espagnol, alors que le genet est le nom donné à un «petit cheval d’Espagne» et que le français désigne la manière de monter à l’aide d’étriers très courts, sous l’expression «monter à la genette», offrant en tout, de captivants points de convergence.