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Mouna Hachim
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Zoom sur la colonisation

Par Mouna Hachim le 09/10/2021 à 11h59

Les médias publics français ne nous avaient pas habitués à cela: une série documentaire consacrée à un siècle de colonisation française, allant de l'Algérie à l’Indochine, de la Syrie à Madagascar en passant par le Maroc. L’occasion pour nous de revenir ici sur certains aspects relatifs à ce passé...

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Fait assez exceptionnel pour être signalé sur un média public français: la diffusion le 4 octobre par la chaîne de télévision France3 d’une série documentaire en trois épisodes, réalisée par Hugues Nancy, consacrée à plus de 100 ans de conquête coloniale, son exploitation et sa domination, fonds d’archives à l’appui, avec pour objectif déclaré, de rompre avec un certain déni, provoquant les réactions de ceux qui, en Hexagone, la jugent idéologique et partiale.

 

L’occasion pour nous de revenir ici, au-delà du documentaire, sur certains aspects relatifs à ce tumultueux passé...

 

D’abord, il est convenu de commencer la date du Protectorat avec la signature de l’acte en question en 1912, alors que les oasis sahariennes orientales étaient occupées dès 1900, deux villes majeures que sont Casablanca et Oujda assaillies en 1907; tandis que le processus qui avait mené à la signature du Traité de Fès était déjà solidement implanté.

 

Dès 1863, pour ne parler que des relations maroco-françaises, un accord signé à Tanger codifiait le droit de protection, concédant des privilèges aux Marocains employés par les légations ou les consulats de France, ainsi qu’aux courtiers et agents, musulmans et juifs, employés par les commerçants français.

 

Nous sommes alors dans un contexte aggravé par les suites de la guerre de Tétouan livrée en 1860 par l’Espagne avec l’obligation pour le Maroc de payer une imposante indemnité de guerre, le recours à l’emprunt anglais garanti par les revenus douaniers et la signature par ailleurs des privilèges fixés par les puissances en compétition, contribuant à l’exacerbation de la crise économique et sociale.

 

L’extension abusive de ces privilèges est assez significative à étudier car elle dit les abus pernicieux du système, les dangers du transfert de souveraineté, l’affaiblissement progressif de l’Etat...

 

Nombreux couraient après le sésame de la protection étrangère qui les soustrayait aux lois et aux impôts de leur pays, malgré les protestations impuissantes du gouvernement marocain.

 

Même les zaouïas ne résistèrent pas à ses attraits, avec entre autres exemples, la Zaouïa de Ouezzan en 1884, la Zaouïa de Tameslouht sous protection anglaise ou encore la Zaouïa Taghiya de Ben Ahmed, victime de persécutions et de harcèlements frappant d’interdit l’enseignement, expliquant la demande de protection anglaise de son chef afin de lui restituer son droit en cette sombre période de pré-Protectorat.

 

Avec cela, pas difficile de comprendre que les tentatives de réformes, aient été entravées aussi bien par de sévères problèmes de trésorerie que par des tendances conservatrices et par ceux qui se complaisaient dans le non-changement, voire qui étaient sensibles aux avantages du nouveau système.

 

Il ne restait dès lors au pouvoir qu’à jouer habilement les rivalités entre les puissances, en pleine course aux colonies, pour retarder l’échéance. Mais rien ne pouvait arrêter une expansion qui menaçait à l’échelle mondiale en un mouvement quasi-inéluctable.

 

Sans même tomber dans les délires fantasmagoriques d’une mission civilisatrice, il subsiste dans l’esprit de beaucoup, à l’extérieur du Maroc, et même parfois à l’intérieur du pays, comme le rappelle l’historien marocain Germain Ayache, que les colonisateurs français et espagnol se sont installés pacifiquement après la signature de l’acte du Protectorat, oubliant au passage la réalité de la conquête militaire, ses pertes humaines et matérielles, les sacrifices et indéfectible résistance.

 

Le documentaire télévisé “Colonisation, une histoire française” qui nous mène d’Alger à Madagascar, de Dakar à Saigon, s’est arrêté à juste titre au Maroc sur la figure incontournable de Abdelkrim Al-Khattabi; mais que de personnalités marquèrent la résistance en refusant le diktat colonial…

 

S’imposent à nous des chefs charismatiques de la stature de Moha Ou Saïd, grand caïd de la confédération Aït Serri sous le règne du sultan Moulay Hassan.

 

Refusant ensuite la terreur pratiquée par le colonel Mangin, il était basé dans son fief à Ighrem n'Laâlam, avant de se retrancher dans sa kasbah de montagne sur un contrefort imprenable.

 

Faut-il rappeler les armes artisanales de ses combattants, munis de leur humble fusil bouhebba, mais qui infligèrent le 8, 9 et 10 juin 1913, de douloureuses pertes à l’armée coloniale, valant à l’opération du côté français, le nom de «Désastre de Ksiba» (guerre de Meramane pour les Marocains) qui se solda par la mort de 150 hommes notamment le chef de la cavalerie, le commandant Picard.

 

Au cours de ces combats, furent détruites avec des obus à la mélinite, la ville d’El-Ksiba et la citadelle de Moha Ou Saïd. Mais sans mettre à bout ni la résistance (Mangin quitta le Maroc au lendemain et il aura fallu attendre 1922 pour le retour des forces françaises à El-Ksiba), ni l’intégrité du chef, isolé en montagne où il trouva la mort en 1924 à Bounoual dans l’insoumission au fait colonial.

 

Les récits lui prêtent cette phrase: «même si vous me donnez la lune de ce côté et le soleil en face, je ne vous laisse pas El-Ksiba ».

 

Autre figure de renom: Moha Ou Hammou Zayani au Moyen Atlas, du clan des Imahzane.

 

Il avait participé à la bataille de Mediouna en 1908 (auprès du cheikh saharien Ahmed El-Hiba, fils de Maâ-el-Aynine) suite au bombardement et à l’occupation de Casablanca, avant de se démarquer avec la victoire de 1914 à la bataille d’El-Herri, dont dira le général Guillaume: «jamais un échec aussi désastreux n'avait été infligé à nos troupes, en Afrique du Nord ».

 

Cela n’occulte pas –la guerre propre n’existant pas plus hier qu’aujourd’hui– les pertes marocaines jamais chiffrées et le carnage commis contre la population civile à coup de canons et de mitrailleuses, aussi bien préservés dans la mémoire locale que tus dans les rapports officiels et dans les apologies des chantres des «effets positifs de la colonisation».

 

Malgré la conquête militaire, les tribus poursuivirent la résistance sous la direction de Mekki Amhaouch dans le Haut-Atlas oriental où se déroula en 1932, entre autres combats mémorables, la bataille de Tazizaoute contre les troupes du général Huré.

 

A l’issue de la bataille, les résistants, armés de quelques 300 fusils artisanaux, se retranchèrent dans la citadelle rocheuse formée par le mont Baddou, lieu de déroulement du 11 au 29 août 1933 d’une célèbre bataille, les confrontant aux pilonnages de l’artillerie, aux bombardements de l’aviation, aux tirs de mitrailleuses visant les points d’eau…

 

La même année, précisément le 25 mars 1933, rendaient enfin les armes les Aït Atta, rejoints par des combattants venus notamment du Ghris occupé en 1930 pour se replier tous vers la chaîne du Saghro.

 

Là, sous la direction de ‘Assou Ou Baslam, se déroula la bataille de Bougafer, pendant laquelle environ 12.000 guerriers, accompagnés par des centaines de femmes et d'enfants, ont livré un combat acharné face à une armée estimée à 82.000 hommes équipée d’artillerie lourde et de 44 avions de guerre.

 

Encerclés dans le massif de Bougafer, coupés des points d'eau, subissant durant 42 jours les pilonnages de l’artillerie et les bombardements, les combattants, voués au carnage, rendirent les armes, non sans avoir imposé leurs conditions et non sans avoir fait subir aux forces françaises de douloureuses pertes avec la mort de 3.500 hommes, y compris dix officiers dont Henry de Bournazel, surnommé en raison de sa tunique écarlate, «le diable rouge».

 

De leurs descendants dira Jean-Louis Averous dans le récit de son voyage au Maroc en de mots touchants qui restituent un état d’esprit général: «malgré tant d’épreuves endurées, d’injustices subies liées à la cruauté et à l’ignominie de la guerre, il n’y a chez ces gens paisibles ni rancœur ni amertume envers nous… Seule, la marque profonde d’une sincère bonté de cœur. Croyez-nous, il y a plus d’amour que de haine dans ce beau pays!»