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Mustapha Sehimi - Le360

Mustapha Sehimi, politologue.

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Le lien social, au-delà de «l’écume des jours»

Par Mustapha Sehimi le 18/07/2021 à 10h29

Une problématique à l'ordre du jour avec le Nouveau modèle de développement (NMD) qui enjambe trois législatures (2021, 2026, 2031) d'ici l'horizon 2035... Une bouteille à la mer?

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Il y a du lourd, assurément, dans la vie politique nationale. Ce variant Delta qui accentue l'anxiété face à la crise sanitaire que l'on croyait maîtrisée; cet agenda électoral qui arrive en septembre et octobre prochain; une campagne électorale censée replacer au premier plan le débat sur les politiques publiques de la nouvelle législature (2021-2026); et puis, dans cette même perspective, cette vision mise en avant par le Nouveau modèle de Développement (NMD).

 

Mais peut-être ne s'agit-il que d'un premier niveau d'analyse? Référence est faite à autre chose: l'exigence d'un renforcement de la cohésion sociale –le lien social pour résumer. C'est qu'il s'est passablement affaibli dans la plupart des sociétés: un fait observé aujourd'hui par suite de la croissance des inégalités économiques, sociales et politiques. Une situation d'autant plus marquée par l'instabilité et les crises multidimensionnelles (humanitaires, alimentaires, sanitaires, économiques, politiques ou écologiques). Un impact délétère sur le lien social et la capacité de résilience des sociétés et des individus. La crise de la Covid-19 déstabilise fortement les économies; elle impose dans une majorité de pays des mesures de distanciation physique et sociale; elle affecte surtout, prioritairement, les populations les plus vulnérables, en particulier les femmes. Si bien qu'elle contribue à exacerber les vulnérabilités des sociétés. Elle présente finalement ce trait: celui d'être un amplificateur et un accélérateur des inégalités. Celles-ci se sont en effet accusées, induites par le différentiel de revenus.

 

Si l'on sollicite l'histoire économique des quatre précédentes décennies, des chiffres intéressants sont à relever. Ainsi, sur la période 1980-2018, à l'échelle mondiale, ce constat: les 50% les plus pauvres ont capté 12% de la croissance; les 1% les plus riches, eux, 27%. Il y a eu pratiquement ce qu'il faut bien appeler accaparement des richesses, «la fameuse courbe de l'éléphant», une notion développée par Branco Milanovic dans son ouvrage «Inégalités mondiales» (éd. La Découverte, Paris, 2019). Ce nom a été donné parce que son tracé s'apparente à la forme d'un éléphant remontant sa trompe. Elle permet de dégager plusieurs résultats: la queue de l'éléphant regarde les plus pauvres des habitants de la planète, dont le sort ne s'est pas amélioré. Un deuxième groupe de perdants, très différent, est celui des revenus élevés qui ont progressé moins vite que le revenu global et qui se sont relativement appauvris; enfin les gagnants, divisés en deux groupes très distincts: celui des personnes autour de la médiane (le dos de l'éléphant) avec un doublement de leurs revenus; et celui des 1% les plus riches de la planète (l'extrémité de la trompe relevée)...

 

Une précision est à faire: les inégalités «verticales» n'intéressent pas uniquement les revenus. Il faut en effet tenir compte du patrimoine. Cet écart de richesse se double d'inégalités d'opportunités (espérance de vie, accès aux services de base, de constitution d'un capital social, environnemental et culturel, sans oublier aussi celles en matière de droits, d'exercice de la citoyenneté. Il faut également mentionner les inégalités dites «horizontales», entre groupes ethniques ou entre territoires, mais aussi de genre, affectant bien davantage les femmes, les adolescentes et les filles. De quoi remettre en cause des processus et rapports de domination fondés sur l'assignation des rôles socialement construits en fonction du sexe.

 

Que les ressources naturelles soient de plus en plus limitées n'est guère contestable. Elles sont utilisées et gérées en commun selon des règles locales, composites, évolutives; elles sont fondées sur des valeurs et normes sociales qui en définissent les modes d'accès et d'usage. Ce sont là des «communs», locaux surtout, qui sont l'expression des solidarités sociales et écologiques; ils déterminent les conditions du «vivre ensemble» lesquelles sont néanmoins vulnérables et fragilisées par des multiples facteurs (forte pression démographique, phénomènes d'appropriations individuelles et privatives des ressources, politiques publiques insuffisamment concertées, etc.). Des populations sont exclues des circuits économiques et défavorisées; elles expriment une colère grandissante face aux inégalités sociales, aux difficultés d'accès à l'emploi et à des services de qualité. Ces mouvements contestataires sont relayés et amplifiés par leur forte utilisation des réseaux sociaux. Une perte de confiance et d'espoir en l'avenir en résulte; elle nuit aux capacités relationnelles et organisationnelles des citoyens. Difficile, dans ces conditions, d'entretenir et de consolider des relations sociales fortes, surtout pour les jeunes.

 

Dans ce tableau, comment ne pas évoquer une gouvernance faible? Sont en cause ici la défaillance des Etats liée à une dégradation des services de base, au délitement de la gouvernance, à des pratiques d'abus et de corruption. Une fragilisation qui modifie les relations sociales traditionnelles et attise en même temps les replis identitaires. Une autre gouvernance, démocratique celle-là, doit prévaloir dans les territoires, les populations, l'économie et les services publics. Les interventions publiques doivent être renforcées. Les implications sociales de la crise écologique et du dérèglement climatique résultent souvent de processus sociaux croisés (discriminations de genre, de classe, de revenus, d'ethnie, d’âge ou handicap). Et la recherche de la cohésion sociale est l'un des déterminants de la résilience: elle est essentielle pour l'adhésion des populations  (individus et groupes sociaux) aux politiques publiques.

 

Ce concept de «lien social» est encore minoré dans la théorie et la stratégie du développement. Souvent, ce sont des indicateurs statistiques qui sont la référence. Ainsi, le PNUD parle d'un indice «score» mesurant à la fois la cohésion sociale et la réconciliation; l'OCDE évoque plutôt un  indice du «vivre mieux» mesurant le bien-être des populations et le progrès social; la Banque mondiale, l'Usaid, l'Unesco, et la Banque latino-américaine de développement privilégient un processus d'inclusion des plus pauvres et plus marginalisés dans la société. Dans cette ligne-là, la croissance inclusive suppose un partage équitable des dividendes de la croissance entre individus et groupes sociaux pour générer une amélioration durable du bien-être.

 

Le lien social est ainsi une notion englobante. Elle doit prendre racine dans la notion de «capabilities» (capabilités), conceptualisée en 1979 par le prix Nobel indien, Amartya Sen. Le développement doit cibler l'humain avant tout (éducation et formation). Il s'agit de réunir les conditions permettant l'extension des libertés des personnes pour le bien-être des individus. La réalisation de leurs aspirations. Et le progrès social. Ce qui implique la liberté de choix variés ainsi que la création d'opportunités pour se rendre indépendant des contraintes. Des circonstances. Et des aléas. Voilà bien des caractéristiques multidimensionnelles qui font que le lien social contribue au bien-être des populations et détermine in fine la capacité de résilience de la société. Il est –et devient– un rempart contre les risques de marginalisation des populations les plus vulnérables et d'exclusion des individus y compris –et surtout– les femmes...

 

Au-delà d'un certain seuil, les inégalités réelles ou perçues apparaissent comme socialement intolérables; elles affaiblissent le sentiment d'appartenance collective; elles favorisent les antagonismes entre groupes sociaux: elles ne peuvent que détériorer la qualité du lien social, tant sa teneur que sa dimension. Une problématique à l'ordre du jour avec le NMD qui enjambe trois législatures (2021, 2026, 2031) d'ici l'horizon 2035... Une bouteille à la mer?