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Rachid Achachi
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À quoi joue Washington?

Par Rachid Achachi le 11/08/2022 à 12h03 (mise à jour le 11/08/2022 à 12h19)

L’essence de la propagande et de la stratégie américaine réside dans l’idée que sans l’OTAN, c’est-à-dire le parapluie américain, l’Europe ne serait plus.

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Soutien militaro-financier quasi-illimité à l’Ukraine, sanctions drastiques contre la Russie, visite provocatrice de Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre des représentants, à Taiwan, etc. Les Américains semblent s’évertuer à multiplier les foyers de tensions, au moment même où leur économie fait face à un risque imminent de récession et à la plus importante inflation que le pays ait connue ces 40 dernières années.

 

Car au fond, ce que les Etats-Unis perdent sur le terrain économique, notamment au profit de la Chine, ils cherchent à le récupérer sur le terrain géopolitique en créant un climat factice de nouvelle guerre froide.

 

La rhétorique du choc des civilisations ayant épuisé son potentiel, Washington se rabat sur sa bonne vieille recette, celle qui consiste à opposer un monde prétendument libre à un empire du mal et de la tyrannie. Un narratif somme toute manichéen autour d’une nouvelle polarisation du monde, qui permet de tuer dans l’œuf toute velléité d’autonomisation stratégique de l’Europe. Autrement dit, l’essence de la propagande et de la stratégie américaine réside dans l’idée que sans l’OTAN, c’est-à-dire le parapluie américain, l’Europe ne serait plus.

 

Comme a dit quelqu’un, «perdre un ennemi est une grande perte». Il faut donc impérativement en inventer un nouveau!

 

En désignant l’axe russo-chinois comme ennemi absolu, les Américains réactivent le vieil archétype des hordes asiatiques (Huns, Mongol, etc.), déferlant des steppes pour mettre à feu et à sang un Occident affaibli. L’imaginaire ayant la peau dure, une grande partie de l’opinion publique a sombré dans une russophobie primaire, qui est allée jusqu’à s’en prendre même aux morts, à l’image d’une université italienne qui décida de retirer l’œuvre de Fédor Dostoïevski d’un séminaire sur la littérature, ou encore des concerts de musique classique interprétant un ballet de Tchaïkovski ou une symphonie de Rachmaninov.

 

Sur le plan géoéconomique, la situation est tout autant tendue, sinon davantage.

 

Après avoir initié et profité pendant des décennies d’une mondialisation présentée comme heureuse, l’Occident semble vouloir rétropédaler sur ce terrain.

 

Ayant été le fer de lance de l’extension du libéralisme et de l’hégémonie américaine sur le monde, la mondialisation semble aujourd’hui produire l’effet inverse.

 

En effet, la désindustrialisation poussée de l’Europe, la crise de 2007-2008, la montée des populismes, des partis identitaires et/ou d’extrême droite et des inégalités au cœur même du monde occidental ont généré au sein d’une partie de plus en plus importante des populations occidentales un refus des politiques libérales et de la financiarisation à outrance. Beaucoup vivent désormais cette dynamique comme une perte et une confiscation de leur souveraineté au profit d’une minorité de multimilliardaires, indifférents au sort des gens d’en bas, des «gens qui ne sont rien».

 

Pourtant, cette mondialisation n’a pas fait que des malheureux. A l’autre bout du grand continent eurasiatique, la Chine, forte de ses 1,5 milliard d’habitants, de son ultra-compétitivité, de son rattrapage technologique et économique ainsi que de son potentiel industriel inégalable, voit dans la mondialisation un terrain favorable à la conquête économique du monde. Pékin est graduellement devenue, ces deux dernières décennies, le grand défenseur devant l’Eternel du libre-échange et de la libre circulation des capitaux, des savoir-faire et des technologies.

 

Pour freiner cet élan chinois, les Etats-Unis n’ont pas hésité, pour le dire trivialement, à porter des coups en dessous de la ceinture. Les sanctions punitives prises par l’administration Trump contre des géants technologiques chinois comme Huawei ou ZTE, ainsi que les importantes taxes douanières ciblant plus de 800 produits chinois, annonçaient déjà le déclin relatif de l’hégémonie américaine et plus largement occidentale.

 

Ainsi, cette guerre commerciale bipolaire ainsi que la crise du Covid-19, l’isolement de la Russie vis-à-vis de l’Occident et la crise énergétique qui en découla, provoquèrent graduellement une fragmentation et une régionalisation de la mondialisation. Un oxymore qui annonce sur le long terme l’émergence de grands blocs économiques et géopolitiques de plus en plus antagonistes.

 

Après avoir poussé la Russie dans ses derniers retranchements à travers une extension ininterrompue de l’OTAN vers ses frontières, en faire de même avec la Chine sur la question de Taïwan relève tout simplement de la pure folie, sinon d’un aventurisme qui coûtera cher à tout le monde.

 

En l’absence d’une puissance d’équilibre et de médiation, ce que la France fut de De Gaulle à Chirac, cette exacerbation des tensions tous azimuts ne pourra déboucher que sur une implosion sans précédent de l’économie mondiale ou, pire, sur un conflit généralisé qui ne sera peut-être pas nucléaire (équilibre de la terreur oblige), mais qui risque de nous ramener à des épisodes de l’Histoire qui nous semblaient jusqu’à récemment révolus.

 

En attendant, la politique américaine en Ukraine consiste à dire «nous livrons les armes, vous livrez les cadavres». Ou, comme a dit un autre, «les Etats-Unis sont prêts à combattre la Russie jusqu’au dernier Ukrainien».