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Rachid Achachi
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De la crise énergétique à la crise politique, il n’y a qu’un pas

Par Rachid Achachi le 21/07/2022 à 12h02 (mise à jour le 21/07/2022 à 12h07)

Depuis quelques mois, suite à la flambée sans précédent des prix à la pompe, le débat autour de la réactivation de la seule raffinerie que possède le Maroc, la SAMIR, ne cesse de monter crescendo.

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De plus en plus d’experts et de politiciens réclament la nationalisation de la SAMIR au nom de la souveraineté énergétique du Royaume, une question à laquelle l’opinion publique marocaine est loin d’être insensible.

 

En face, le gouvernement oscille entre mutisme et opposition à cette proposition. Plus récemment, des fractures au sein même de la majorité semblent se dessiner, à en croire les récentes déclarations de Leila Benali, l’actuelle ministre de la Transition énergétique et du développement durable, qui, devant la Chambre des représentants a affirmé n’avoir jamais dit que le Maroc n’avait pas besoin de la SAMIR, sachant que quelques semaines plus tôt, elle avait affirmé, au cours d'une interview télévisée, que le Maroc n’avait pas besoin d’une raffinerie.

 

Donc, à moins que la SAMIR ne soit un atelier de boulangerie, il paraît très compliqué de ne pas y voir une flagrante contradiction dans les propos, pour ne pas dire un changement de veste, ou de discours en l'occurrence. Un revirement qui semble davantage d’ordre politique que technique, puisqu’une partie de plus en plus importante de l’opinion publique semble désigner l’actuel chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, d’être derrière le blocage de la SAMIR et de profiter de la situation actuelle, soupçonnant un conflit d’intérêts. A ce propos, nous attendons toujours les conclusions du Conseil de la concurrence…

 

Né sur les réseaux sociaux, ce mouvement possède désormais son étendard, à savoir un hashtag réclamant la démission du chef du gouvernement et un retour à des prix abordables à la pompe, à savoir 8 DH pour l’essence et 7 DH pour le gasoil.

 

Si les prix réclamés par le hashtag semblent totalement irréalistes, l’autre revendication laisse présager le début d’une crise politique qu’il serait irresponsable d’ignorer. Les gens souffrent, voient leur pouvoir d’achat fondre comme neige au soleil, et méritent une plus grande transparence et un exécutif qui les représente réellement.

 

Mais revenons à la SAMIR.

 

Privatisée en 1997 dans des conditions discutables, et à un prix largement inférieur à ce qu’elle valait sur le marché selon certains experts, la raffinerie cessa quasiment toute activité en 2015, avant d’être liquidée judiciairement en 2016, suite à une décision du Tribunal de commerce de Casablanca.

 

L’affaire est cependant extrêmement complexe puisqu’elle combine des dettes plurielles, une mauvaise gouvernance et des procédures judiciaires toujours en cours.

 

Mais je permettrais de dire que sur ce plan, ce que l’Etat veut, Dieu le veut.

 

D’autant que dans le contexte mondial actuel, on ne peut plus se permettre de contempler la ruine progressive de ce qui pourrait devenir un fer de lance de notre souveraineté énergétique.

 

Pour en saisir l’importance, commençons par analyser brièvement les facteurs à l’origine de la flambée actuelle des prix de l’essence et du gasoil.

 

Premièrement, le cours du baril de pétrole brut, qui est déterminé par trois facteurs majeurs, tous exogènes du point de vue du Maroc et que l’on est obligé de subir:

 

- L’offre et la demande mondiale: l’offre est structurée principalement par l’OPEP+ dominée par l’Arabie saoudite et la Russie. Quant à la demande mondiale, elle dépend du niveau de croissance économique de l’économie mondiale.

 

- La valeur du dollar: quand le dollar se déprécie face aux principales devises, le prix nominal du baril augmente tout naturellement, et inversement. D’ailleurs la baisse récente des cours du baril est en partie due à l’importante appréciation du dollar, qui est désormais quasiment à parité avec l’euro. Cependant, pour un pays comme le Maroc, cela veut dire qu’il faut plus de dirhams pour acheter le même dollar, ce qui ne manque pas de se traduire par une augmentation des prix en dirhams sur le marché marocain.

 

- Les marchés spot (de gré à gré): sur ces derniers, le prix des contrats à court terme sur le pétrole se forme quotidiennement selon les prévisions des marchés (croissance ou récession, évolution de l’inflation, tensions géopolitiques, etc.). Les pays qui ne sont pas liés par des contrats à long terme avec des producteurs de pétrole ou de ses produits raffinés se retrouvent livrés à la volatilité des marchés spot et de leurs mouvements spéculatifs, ce qui est le cas du Maroc.

 

Deuxièmement, les facteurs endogènes, autrement dit, ceux sur lesquels on peut agir en interne:

 

- La fiscalité: au Maroc, 37% du prix du gasoil et 47% de celui de l’essence sont composés de taxes (TVA et TIC). Autrement dit, si le prix de l’essence à la pompe est de 10 DH, sachez que 4,7 DH vont directement dans les caisses de l’Etat. Voici donc un levier que le gouvernement s’interdit jusqu'à présent d’utiliser, ne serait-ce que de manière limitée dans le temps afin de soulager le pouvoir d’achat des ménages. Certains pays ont exceptionnellement supprimé ou réduit à 10% la TVA sur les produits pétroliers.

 

- La marge des distributeurs: c’est jusqu’à présent la grande énigme de la structure du prix du gasoil et de l’essence. Car la concurrence entre les distributeurs d’hydrocarbures ne peut se jouer que sur deux plans: la marge bénéficiaire et les fournisseurs étrangers. Et c’est là où le Conseil de la concurrence est toujours attendu.

 

- Enfin, le facteur ambivalent, dont la dimension endogène ou exogène dépend de la décision du politique, à savoir le raffinage.

 

Car les tensions actuelles autour des prix des hydrocarbures gravitent essentiellement autour de ça.

 

Pour le comprendre, un petit retour en arrière s’impose.

 

Entre 2020 et 2021, les différents confinements et fermetures de frontières décrétés autant par plusieurs pays occidentaux que par la Chine ont donné lieu à une récession économique avec un recul de la demande mondiale de pétrole. Dans ce contexte, bon nombre de raffineries, principalement occidentales, ont jugé bon de cesser leurs activités en raison de leur très faible niveau de rentabilité. Mais à partir de fin 2021 et début 2022, la reprise de l’économie et de la croissance mondiale s’est tout naturellement traduite par une demande accrue en pétrole et en produits raffinés, au moment même où bon nombre de raffineries fermées précédemment aux Etats-Unis et en Europe n’ont pas été réactivées, donnant lieu à une situation particulière de rareté de produits raffinés plus que de pétrole brut.

 

Les marges des raffineries toujours en activité ont explosé depuis, passant d’une moyenne d'environ 25 dollars la tonne de pétrole entre 2017 et début 2020 à un des niveaux de marges astronomiques se situant entre 100 et 130 dollars depuis mai 2022. Le pic ayant été atteint le 2 mai 2022, avec des marges frôlant les 200 dollars, date à laquelle l’Union européenne annonça son désir de mettre en place un embargo sur le pétrole et ses produits dérivés en provenance de Russie. Il faut en effet rappeler que la Russie est également un grand exportateur mondial de gasoil.

 

Les raffineries russes ayant été mises hors-circuit du point de vue du marché européen, la pression sur les autres raffineries s’est tout naturellement traduite par une explosion des marges.

 

Sur la longue durée, un autre facteur majeur semble structurer en profondeur une inexorable augmentation des marges de raffinage dans les années à venir, à savoir la transition énergétique non préparée mais néanmoins poursuivie par l’Union européenne.

 

Rappelons que récemment, un projet de la Commission européenne, approuvé par les 27 Etats membres, a fixé comme objectif la fin de la voiture thermique en Europe à l’horizon 2035, soit dans à peine 13 ans. Dans ce paradigme, il est évident que les investissements dans l’industrie du raffinage en Europe ne risquent pas de faire florès.

 

Ainsi, l’Occident a réussi à combiner, dans ce qu’on pourrait qualifier de «Hara Kiri géopolitique», une rareté structurelle due à la politique de transition énergétique avec une rareté artificielle en se privant du pétrole et de dérivés raffinés russes, tout en réactivant massivement des centrales à charbon hautement polluantes et en achetant du GNL américain à des prix exorbitants, tout cela au nom de la réduction des émissions de CO2 et d’un bras de fer avec Moscou pour le compte de Washington. Bravo!

 

Ainsi, au vu de la dimension structurelle et durable de la hausse des prix des produits pétroliers raffinés (fuel, kérosène, gasoil, essence), se priver au niveau du Maroc d’une capacité souveraine de raffinage et de stockage alors qu’elle est à portée de main, relèverait soit d’une incompétence et d’une absence totale de vision à long terme de l’actuel gouvernement, soit effectivement d’éventuels conflits d’intérêts et de connivences qui mériteraient d’être éclaircis par les instances concernées, afin de les infirmer ou de les confirmer.

 

Le peuple a le droit de savoir, car c’est là que réside la frontière entre une démocratie véritable et une oligarchie drapée dans un déguisement démocratique.