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Rachid Achachi
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Du «panarabisme» au «maghrébisme»

Par Rachid Achachi le 01/09/2022 à 12h02

Depuis plusieurs millénaires, la région du Maghreb a été séparée par une ligne civilisationnelle invisible, qui traversait le golfe de Syrte, séparant ainsi la Tripolitaine de la Cyrénaïque.

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Durant les IVet Ve siècles avant J.-C., elle servait de ligne de démarcation entre l’empire de Carthage et celui d’Egypte. Au Ier siècle avant J.-C., elle servit, durant le Triumvirat, de frontière administrative entre les provinces contrôlées par Lépide et celles contrôlées par Marc-Antoine, après la crise politique consécutive à l’assassinat de Jules César. Deux siècles plus tard, toujours au sein de l’Empire romain, elle fera office de frontière administrative entre les empires romains d’Orient et d’Occident. La liste est longue, puisqu’on peut prolonger les exemples jusqu’à l’empire almohade à son apogée et celui des Ayyoubides, ou encore le sultanat mamelouk et les Hafsides.

 

La constance de cette frontière réside dans sa dimension civilisationnelle, mais dont les manifestations ont pris des formes administratives, politiques et géopolitiques à travers l’histoire. Et la récente fragmentation de la Libye, suite à l’intervention militaire franco-anglaise, est venue démontrer qu’il est difficile mais pas impossible d’échapper aux diktats de l’histoire.

 

Là, depuis la décolonisation ayant suivi la fin de la Deuxième Guerre mondiale et l’accès de tous les pays du Maghreb à l’indépendance, une nouvelle ligne de démarcation semble s’être dessinée. Cette dernière sépara le Maroc à l’histoire millénaire de l’Algérie nouvellement créée, et du reste du Maghreb, emporté par la fièvre idéologique panarabiste. Seule la Tunisie semblait échapper à cette emprise, en ayant opté pour une voie de développement particulière et une relative neutralité vis-à-vis du Maroc, jusqu’à très récemment…

 

La récente provocation de Kaïs Saïed à travers sa réception protocolaire d’un criminel de guerre, Brahim Ghali, en marge de la 8e conférence de la Ticad, constitue peut-être le point de départ d’une vassalisation de la Tunisie par l’Algérie. Une vassalisation qui sera difficile à défaire pour les successeurs de Saïed si elle donne lieu à une importante et irrémédiable dépendance économique, financière et énergétique de Tunis vis-à-vis d’Alger. Puisqu’entre 2020 et aujourd’hui, c’est plus de 450 millions de dollars que la junte militaire algérienne a prêté à l’Etat tunisien. Certains parlent même d’une nouvelle rallonge de 200 millions de dollars. Quant au volet énergétique, la Tunisie touche une quote-part de 6% sur le gaz algérien qui passe par son territoire à destination de l’Italie.

 

Le seul espoir pour la Tunisie de renouer avec sa neutralité serait qu’elle mette fin à l’état d’exception mis en place par Kaïs Saïed depuis juillet 2021. Puisqu’une partie importante de la société civile et de la classe politique tunisienne est en profond désaccord avec cet aventurisme diplomatique. Pour l’instant, elle n’a pas droit au chapitre. Le Parlement est dissout, la société civile est exclue du processus de prise de décision, et la Cour constitutionnelle est toujours inexistante en Tunisie.

 

En attendant de pouvoir y voir plus clair, l’Algérie semble œuvrer activement en vue de séparer le Maroc du reste du Maghreb. Des fois, je suis même presque admiratif devant la capacité de l’Algérie à maintenir sur la longue durée et avec assiduité un tel ressentiment irrationnel et parasitaire contre le Maroc, alors que la complémentarité entre nos deux pays pourrait produire des miracles dans la région.

 

Revenons à cette deuxième ligne de démarcation évoquée précédemment et qui, au fond, n’est pas tout à fait récente. Puisqu’à y voir de plus près, avant d’être idéologique avec le panarabisme, cette ligne était celle qui sépara l’empire du Maroc de l’Empire ottoman pendant pas moins de trois siècles. Soit de 1512 à 1830, la période d’occupation ottomane.

 

De ce point de vue, le Maroc est en quelque sorte le seul témoin vivant, le dépositaire et le refuge civilisationnel d’un Maghreb anté- ou pré-turc. Je ne parle bien entendu pas des peuples maghrébins, qui partagent toujours un fond civilisationnel et anthropologique commun. Je fais plutôt référence à l’imaginaire et au «logos» politique de certains pays, qui ont été profondément marqués par la domination turque, soit à travers une administration directe des territoires, ou à travers un système de régence.

 

Car un fonctionnement politique et une diplomatie cohérente puisent leurs fondements dans une tradition historique et étatique séculaire, dont peut se targuer le Maroc, mais qui manque cruellement à des pays nouvellement créés, ou ayant été privés de leur souveraineté par une occupation de plusieurs siècles. Il revient donc à ces Etats de renouer avec leurs racines maghrébines, autant sur le plan civilisationnel qu’historique afin de redevenir eux-mêmes, au lieu d’importer des idéologies clés en main (le panarabisme) ou de s’y accrocher de manière anachronique.

 

Car quitte à vouloir adopter à tout prix une idéologie, autant en inventer une nouvelle que l’on pourrait baptiser le «maghrébisme». Un nom souverain, évocateur et qui parle à l’imaginaire de millions de citoyennes et citoyens, qu’ils soient Marocains, Algériens ou Tunisiens. Le Maroc l’incarne parfaitement, reste désormais à la théoriser et à la partager avec nos voisins.