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Rachid Achachi
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Le protectionnisme par-delà le mythe et l’anathème

Par Rachid Achachi le 16/09/2021 à 12h04 (mise à jour le 16/09/2021 à 12h05)

Opposer «libéralisme» et «protectionnisme» revient à s’enfermer dans une dichotomie et une lecture statique, qui empêche de comprendre la nature organique du réel, dont l’idéologie ou la doctrine n’est jamais qu’une représentation.

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Au Maroc, l’une des victoires majeures au niveau intellectuel de la période Covid est incontestablement le retour glorieux du concept de «souveraineté».

 

Un concept majeur de la politique moderne qui, bien qu’il fut toujours gravé dans la constitution, n’en fut pas moins occulté dans le discours politique durant la grande phase formellement libérale entamée par le Royaume depuis le Plan d’Ajustement Structurel du début des années 1990. L’heure était à l’époque à la mondialisation heureuse, au libre-échange, à la privatisation et à l’ouverture économique à tout-va. Ce fut notre manière d’adhérer béatement à la fin de l’histoire, cette prophétie ratée de Francis Fukuyama.

 

Le Covid fut de ce point de vue cet électrochoc, ce rappel du réel, venu nous sortir de notre torpeur intellectuelle pour nous ramener aux fondamentaux. Car dans un monde complexe en permanente mutation où l’imprévisibilité devient la règle, un pays émergent ne peut survivre ni se développer sans un Etat stratège capable de renforcer sa souveraineté autant sur le plan économique que sanitaire, et, avant toute chose, sur le plan intellectuel, mais cela est une toute autre histoire.

 

L’un des pendants naturels de la souveraineté est la question du protectionnisme et du patriotisme économique. On a vu à ce propos les multiples sorties de notre ministre de l’Industrie, Moulay Hafid Elalamy, qui furent autant d’occasions de remettre en cause des accords de libre-échange totalement délétères avec, notamment la Turquie ou encore l’Egypte, autant que d’esquisser les grandes lignes d’une nouvelle doctrine, celle du Maroc avant tout, d’un Maroc qui conditionnera désormais ses accords et son ouverture par leur conformité à nos intérêts objectifs dans un rapport «gagnant-gagnant».

 

Une nouvelle approche économique très empirique et pragmatique qui, en attendant sa formalisation théorique, s’inscrit dans le prolongement de notre nouvelle doctrine diplomatique désormais redoutablement efficace et infiniment plus proactive que par le passé.

 

Cependant, des critiques fusent ici et là en provenance soit des erdoganophiles qui ont à cœur les intérêts de la Turquie davantage que ceux de leur propre nation, que du côté d’une certaine bigoterie libérale, dont les tenants n’ont toujours pas compris que le libéralisme est en train de transmuter vers une forme plus territorialisée et étatiste, faisant de ces derniers les cocus de l’histoire.

 

Car opposer «libéralisme» et «protectionnisme» revient à s’enfermer dans une dichotomie et une lecture statique, qui empêche de comprendre la nature organique du réel, dont l’idéologie ou la doctrine n’est jamais qu’une représentation.

 

Friedrich List, grand libéral devant l’Eternel, disait: «le protectionnisme est notre voie,  le libéralisme est notre but!». Voilà qui vient casser d’emblée cette fausse opposition. Puisque le protectionnisme, loin d’être une doctrine autonome et encore moins opposée à la vision libérale, n’est au final qu’un instrument d’ajustement en vue d’aller de manière plus équilibrée et certaine vers une économie de marché, dont le garde-fou ne pourra être que l’Etat.

 

Cependant, il me paraît utile de rappeler une distinction fondamentale entre le «protectionnisme de rente» et le «protectionnisme éducateur» tel que théorisée par List.

 

Le premier, que notre pays a malheureusement connu dans son histoire récente, loin d’accroître la résilience du pays, bien au contraire la réduit en donnant lieu à des rentes totalement stériles du point de vue de l’innovation, et qui ne font qu’accroître les inégalités économiques dans le pays.

 

L’autre protectionnisme, l’éducateur, est contractuel, conditionné et limité dans le temps. Il ne vise qu’à protéger des industries naissantes et encore fragiles, le temps d’atteindre leur maturité, à l’image de notre secteur automobile, aéronautique ou encore textile. Car l’ouverture à la concurrence étrangère dans le cadre du libre-échange doit être conditionnée par des termes de l’échange équilibrés, eux-mêmes n’étant que la conséquence du différentiel de développement économique et technologique entre notre pays et le pays partenaire.

 

Dans ce contexte, le libre-échange aveugle et idéologique ne peut que mener à la ruine de ce potentiel industriel en germe, nous condamnant à une division subie du travail, avec un rôle de fournisseur de main d’œuvre bon marché et de matière première, avec, pour corollaire, une balance commerciale structurellement déficitaire, ne pouvant naturellement déboucher que sur un endettement extérieur chronique, et une perte factuelle de souveraineté.

 

A ce propos, dans son «Système national d’économie politique» publié en 1841, Friedrich List écrivait, en parlant du libre-échange à tout-va: «cette théorie vantée n'aurait été construite si large et si haute que pour cacher des armes et des soldats, comme un autre cheval de Troie, et pour nous porter à abattre de nos propres mains les murs qui nous protègent».

 

Ainsi, entre le libre-échange et le protectionnisme, c’est la dose qui fait le poison, comme le dit l’adage.