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Rachid Achachi
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Maroc-Colombie: une valse à deux temps?

Par Rachid Achachi le 04/11/2021 à 12h00 (mise à jour le 04/11/2021 à 17h14)

Le jeudi dernier, la visite de la ministre Colombienne des affaires étrangères au Maroc a été tout sauf anodine.

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Les entretiens entre Marta Lucia Ramirez et notre ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, ont accouché de tout, sauf d’une souris. Des décisions majeures ont été annoncées, laissant entrevoir la possibilité d’une future percée diplomatique du Maroc dans un contient sud-américain, dont une bonne partie fut longtemps acquise à une gauche révolutionnaire désormais anachronique. La Colombie a, de par sa doctrine politique et diplomatique, toujours réussi à échapper à ce paradigme idéologique, malgré les rivalités Est-Ouest dont l’Amérique Latine fut un laboratoire tout au long de la guerre froide. Il est par conséquent tout à fait naturel que le premier grand pas en faveur du Maroc vienne de la Colombie.

 

Une partie importante de la presse marocaine a vu dans l’extension de la juridiction consulaire de l’ambassade colombienne aux régions sud du Maroc, une reconnaissance de la marocanité du Sahara. Et ce, à juste titre, malgré un certain site d’information marocain qui s’est empressé quelques jours plus tard de démentir de manière probablement jouissive cette reconnaissance. Et cela, en s’appuyant sur un communiqué du ministère colombien des relations extérieures, qui pointe du doigt ce qu’il considère comme étant «des interprétations erronées de certains médias au sujet des derniers accord signés avec le Maroc à Rabat».

 

Rien d’étonnant venant de ce support, qui ne rate pas une occasion pour servir de relais local à des attaques contre l’image du Maroc à l’international, et des fois contre nos intérêts nationaux. Leur article a d’ailleurs été largement relayé par la presse algérienne qui jusqu’à preuve du contraire, s’aligne pleinement sur l’hostilité de leur régime à l’égard du Maroc.

 

Mais si l’idée d’une reconnaissance colombienne de la marocanité du Sahara est pleinement défendable, une nuance de taille mérite d’être soulignée.
Le fait est qu’il s’agit de distinguer entre deux types de reconnaissance. Une reconnaissance explicite comme celle des Etats-Unis à travers un décret présidentiel, et une reconnaissance implicite et hétérodoxe, qui prend dans un premier temps une forme consulaire et/ou économique, comme un préalable et un substrat à une future reconnaissance pleine et entière.

 

Cette approche, s’inscrit pleinement dans le cadre de la nouvelle doctrine diplomatique du Maroc. Car ayant conscience du fait que beaucoup de pays ne disposent pas des facteurs de puissance suffisant pour se délester des règles internationales à l’instar des Etats-Unis, le Maroc offre à ces derniers une alternative non-conventionnelle à travers l’approche consulaire. Cette dernière, s’inscrit pleinement dans le respect du droit international, tout en leur permettant de préparer le terrain à une reconnaissance ultérieure de la marocanité du Sahara. C’est ce que je qualifie de reconnaissance implicite.

 

Revenons cependant un bref instant à la Colombie. La doctrine en termes de relations internationales de Bogota remonte aux débuts du XXe siècle, et demeure toujours d’actualités mais sous une forme différente. Elaborée dans les années 1920 par Marco Fidel Suarez, ancien président de la Colombie, cette doctrine fut qualifiée de «réalisme conservateur». Elle se fonde sur deux principes majeurs. Le premier stipule un alignement total sur les Etats-Unis en termes de politique extérieure, avec pour contre-partie, une souveraineté importante dans les affaires intérieures. C’est le principe du «Respice Pollum» en latin, qui signifie regarder l’étoile polaire, autrement dit les Etats-Unis. Le deuxième principe est l’attachement au conservatisme politique de droite, avec pour fondement l’attachement à la catholicité.

 

Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts, et la doctrine a graduellement évolué en s’adaptant au contexte contemporain, sans pour autant trahir ses fondements premiers. L’alignement sur Washington demeure toujours d’actualité, mais ce dernier sert désormais de canal pour exiger une réciprocité. Autrement dit, désormais, même en termes de politique extérieure, l’alignement ne devra aucunement se faire au détriment des intérêts de la Colombie, et la politique extérieure américaine dans la région, se doit de prendre en compte les intérêts de Bogota. Cette nouvelle approche est qualifiée aujourd’hui de «réalisme complexe».

 

La question qui se pose tout naturellement, c’est pourquoi cet alignement inconditionnel, ne se traduit-il pas par une reconnaissance colombienne de la marocanité du Sahara, dans le sillage de celle des Etats-Unis?

 

Un élément de réponse réside peut-être dans le repli géopolitique opéré actuellement dans la région et ailleurs par l’actuelle administration Biden. Si le retrait d’Afghanistan des troupes américaines ne revêt pas d’intérêt particulier pour Bogota, le relâchement de la pression et de la stratégie d’étouffement du Venezuela par Washington depuis le départ de Trump, doit être probablement mal vu coté colombien. L’Amérique de Biden pourrait être perçue par Bogota comme étant peu fiable et relativement imprévisible. Une sorte de parenthèse politique, en attendant une nouvelle administration plus attachée aux constantes géopolitiques des Etats-Unis.

 

Rappelons que c’est sous Trump que Washington a reconnu la marocanité du Sahara, et c’est peut-être à nouveau sous Trump en cas de victoire dans les prochaines présidentielles, ou celle d’un conservateur, que Bogota autant peut-être que Londres, oseront franchir ouvertement le pas une fois pour toute.