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Fouad Laroui
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La BBC et nous

Par Fouad Laroui le 05/06/2019 à 11h59

Je me rends compte de la façon très subtile dont elle promeut le vivre-ensemble au Royaume-Uni.

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J’adore la BBC. C’est, de loin, le meilleur réseau de télévision du monde. Information, documentaires, fictions intelligentes et bien faites –tout y est. On devrait inciter tout enfant, tout adolescent à apprendre l’anglais, en plus des langues de son pays, pour pouvoir brancher de temps en temps son cerveau sur cette source de fraîcheur et d’ouverture au monde. On est loin des machines à décerveler des chaînes privées– paillettes et humour graveleux–, loin des mensonges des officines de propagande, des Fox News (beurk!) et des voix-de-son-maître des régimes autoritaires.

 

Cela fait des lustres, depuis un long séjour chez Elizabeth II– quelques années à Cambridge puis dans le Yorkshire– que je suis accro à la BBC; mais ce n’est que maintenant que je me rends compte de la façon très subtile dont elle promeut le vivre-ensemble au Royaume-Uni.

 

Tenue à une stricte neutralité politique, la BBC ne prend pas position dans les débats qui agitent les Îles britanniques. Pourtant, chaque fois (ou presque) qu’elle traite d’un sujet scientifique ou qu’elle informe sur les dernières avancées en médecine ou en chirurgie, ses reporters choisissent un savant ou un chercheur ou un grand professeur d’origine indienne, pakistanaise ou arabe. Ce sont, bien entendu, des citoyens british, mais ils s’appellent Dr. Jalil Khalili (mon favori, né à Bagdad) ou professeur Dasgupta ou “senior consultant“ Khan.

 

C’est un choix subtil et salubre. Un exemple? Après avoir rapporté qu’un groupe de malfrats d’origine pakistanaise avait été arrêté à Bradford pour vols et extorsion, le journal de la BBC passe au sujet suivant, une avancée décisive dans le traitement du cancer du pancréas– et c’est l’occasion de mettre en valeur le professeur K., à l’origine de cette avancée: interview, portrait, etc. K. est d’origine pakistanaise et voilà donc la première nouvelle contrebalancée par celle-là. Conclusion: il y a des braves gens partout et certains immigrés sont d’une importance vitale pour nous.

 

Et si toutes les télévisions en faisaient autant? Je suis frappé par le nombre de scientifiques maghrébins de haut niveau que je rencontre dans mes voyages en France, en Belgique et aux Pays-Bas. On ne parle jamais d’eux alors qu’on s’empresse d’exhiber un petit délinquant scrofuleux, un pseudo-imam inculte ou un ex-champion de la castagne pour peu qu’ils aient “une actualité“, comme on dit; c'est-à-dire dès qu’ils volent le sac de Mme Michu, qu’ils appellent au jihad devant trois pelés et un tondu, ou qu’ils menacent quelqu’un.

 

Pourquoi pas, après tout, s’il s’agit de nourrir l’information en continu, cette plaie. Mais alors, il faudrait faire comme la BBC: après avoir parlé de l’inepte Abdelmoula, amateur de kif reconverti dans le terrorisme ou de Bouazza qui joue les gros bras à Marseille, il faut, pour effacer l’immondice humain, faire un reportage sur Najia, spécialiste de la nano-technologie et qui en fait profiter la France; Driss, star de la gastro-entérologie belge; Farid, qui soigne avec succès des pathologies rares aux Pays-Bas.

 

Je les connais, ces gens-là, je pourrais vous donner leur adresse-mail, leurs numéros de téléphone, mesdames-messieurs des chaînes d’info. Mais au fond, avez-vous l’ambition de faire aussi bien que la BBC? Êtes-vous intéressés par ce qu’on appelait, dans l’Andalousie des trois religions, la convivencia?