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Fouad Laroui
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Les barbares de Marrakech et la démocratie

Par Fouad Laroui le 21/08/2019 à 11h57 (mise à jour le 21/08/2019 à 12h08)

Lorsque la volonté générale s’incarne, elle peut tout.

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Rien de plus choquant que ces images (des photos de Amel Mellakh Chafai publiées ici-même la semaine dernière) qui montrent deux fenêtres qui s’ouvrent, incongrues, dans une muraille de Marrakech, deux fenêtres trouées par on ne sait quel crétin. S’imaginait-il qu’elles passeraient inaperçues? Qu’il pourrait voir sans être vu? Qu’il était borgne au royaume des aveugles?

 

Autre image, encore plus désolante: une maison, comme seuls savent les construire les m’alem Bouchaib incultes de notre pays, un cube gris révoltant de banalité, et qui s’insère, cette laideur, dans la muraille millénaire de la ville ocre.

 

Comment cet attentat contre notre mémoire historique a-t-il pu être perpétré?

 

J’allais écrire: comment le moqaddem du quartier n’y a-t-il vu que du feu? Mais on m’assure qu’il suffit de quelques billets glissés entre chien et loup (je parle du crépuscule) dans la main d’un moqaddem pour qu’il devienne subitement non-voyant, ô miracle parmi les seuls authentifiés chez nous.

 

Si McDonald’s et ses lobbies et ses lawyers avaient voulu trouer la muraille des Almoravides pour s’en faire un guichet de McDrive, ils n’auraient pas réussi (rassurez-moi) mais le premier Abdelmoula venu, la première hajja Tamo peuvent détruire le patrimoine mondial de l’humanité?

 

Si Daech et ses fanatiques allumés avaient voulu démanteler notre muraille parce qu’on a peut-être oublié de dire bismillah avant de la construire il y a mille ans, nous nous serions tous dressés pour la défendre –mais nous ne pouvons rien contre Abdelmoula et l’hajja Tamo?

 

Interrogé par le 360.ma, un élu local renvoie la balle au ministère de la Culture.

 

– Nous leur avons envoyé un courrier, affirme-t-il; à eux d’agir.

 

Un autre, à qui j’ai posé la question avant-hier, se drapa dans sa qechaba de grand démocrate:

 

– Qu’est-ce que tu crois? Nous sommes dans un État de droit. Il y a des institutions. Il y a des procédures. Nous allons rester dans la légalité jusqu’au jour où nous pourrons exproprier ces apaches et reconstituer la muraille.

 

Et pointant le doigt sur ma petite personne, s’essayant sans succès au sourire sardonique – n’est pas Brando qui veut– il m’asséna:

 

– Toi et tes congénères, vous nous faites la leçon sur la démocratie depuis au moins trois papes. Sachez la respecter vous-mêmes!

 

Étrange. Voilà que la démocratie s’invite dans le débat, comme si on pouvait opposer le guide des bonnes manières à une nuée de sauterelles. Mais allons-y quand même. On aurait pu objecter à cet homme soudain soucieux des droits de l’homme le grand Rousseau lui-même. Voilà une paraphrase de ce qu’il écrivait dans son Contrat social: «Quiconque incarne la volonté générale est toujours légitime dans la moindre de ses actions. Inutile d’en passer par une consultation.»

 

J’ai connu un grand commis de l’État qui défendait la loi avec des bulldozers: il les envoyait détruire les terrasses de café qui empiétaient sur le domaine public à Casablanca. Cet homme-là avait lu Rousseau. Il avait compris que lorsque la volonté générale s’incarne, elle peut tout.

 

Il est temps de se souvenir de cet adage et de chasser, sans plus attendre, les barbares de Marrakech.