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Fouad Laroui
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Les Marocains et l'œil du maître

Par Fouad Laroui le 08/05/2019 à 12h01 (mise à jour le 08/05/2019 à 12h32)

Aurons-nous toujours besoin, pour atteindre la perfection, de l’œil du maître?

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Au cours d’une récente tournée de conférences dans mon cher pays natal, j’ai eu l’occasion de séjourner dans une bonne dizaine d’hôtels– merci, les organisateurs!– et de découvrir ainsi que nous avons un problème avec… la perfection.

 

Vous me direz que la perfection n’est pas de ce monde. Mouais… Elle est pourtant bien réelle dans certains établissements de Suisse ou d’Asie. Alors, pourquoi pas chez nous?

 

Vous réclamez des exemples? En voici quelques-uns.

 

Un palace, à Rabat. Le cadre est enchanteur, le personnel attentif, les chambres spacieuses. Propreté, harmonie des couleurs, tout semble parfait. Au fond du salon, au rez-de-chaussée, une belle bibliothèque propose au pérégrin les nourritures spirituelles que ne fournit pas le mini-bar. Alléché, je m’approche. S’offrent à mes yeux incrédules un traité de dermatologie (avec photos répugnantes); un manuel d'éducation islamique (tarbiyya islamiyya) pour les collèges; six exemplaires de la même plaquette de poèmes, mince et grise, à l'évidence auto-éditée et déposée là par l’auteur; quelques romans en danois ou tagalog, déchirés et souillés; l’inévitable Sac de billes de Joffo; un Mickey de 1997; un manuel de Fortran (langage informatique oublié depuis l’homme de Cro-Magnon); etc. N’en jetez plus!

 

D’accord, les bibliothèques ne servent souvent que de décor, hélas; mais n’aurait-on pas pu faire un effort? Un hôtel qui brasse des millions ne pourrait-il pas acheter quelques beaux-livres mettant en valeur le pays ainsi qu’un choix représentatif de la littérature locale, dans toutes les langues dans lesquelles elle s’exprime? Nous n'écrivons pas pour les chiens. Franchement: un manuel de Fortran? Joffo? Det Forsømte Forår? De qui se moque-t-on?

 

Autre exemple: c’est un petit bijou à El Jadida, au cœur de la cité portugaise, une vieille maison à étage, avec une cour intérieure, rénovée avec goût. Le premier jour est parfait. Réveillé par le chant des oiseaux et le clapotis des vagues, je m’imagine être au nirvana. Le petit déjeuner, copieux et délicieux, servi dans une salle aux tons pastels ne fait que renforcer cette impression. Mais le deuxième matin, je suis réveillé par des éclats de voix. Sorti de ma chambre, penché sur la balustrade, j’aperçois deux matrones, sans doute une femme de ménage et une cuisinière, qui se disputent violemment, l’une avec l’accent de Kh’mis Z’mam’ra, l’autre avec celui de T’nine Ch’touka– ne me demandez pas d'où me vient cette compétence phonologique; à cette heure indue vous l’auriez eu, vous aussi. Et ce n’est pas une simple prise de bec: l’algarade dure une heure, avec convocation des ancêtres et malédiction de la descendance, jusqu'à la dixième génération, tout cela dans les tons aigus, à déchirer les tympans. Un couple de touristes sort, inquiet, de sa chambre et m’implore du regard. Qu’est-ce donc, mon bon monsieur? Un monôme? Une révolution? Je leur fais un signe résigné. Ce n’est rien, ce n’est que notre réveil gâché par deux cheikhates toquées du même raiss, et nous avons payé 700 DH pour être témoins de cette bataille des Doukkala au soleil levant.

 

D’autres exemples? Voici un très joli hôtel de charme, à Casablanca, en plein centre. Excellent accueil, chambre irréprochable (on est accueilli par le sourire de Joséphine Baker…), salle de bains somptueuse, digne de la veuve d’un oligarque russe. La perfection? Oui, oui… euh, pas tout à fait. Le petit déjeuner est servi sur la terrasse. Et là on est accueilli par le boum-boum-boum de la sono! Tout tressaute, couverts et clients, au rythme de la grosse caisse. Quelques jours plus tôt, à Tanger, j’avais eu la même expérience dans un bel hôtel du côté de la place du 9 Avril. Là aussi, je demande très poliment au maître d’hôtel de m’expliquer cette incongruité. Quel besoin y a-t-il de transformer en boîte de nuit disco la salle du petit-déjeuner, à sept heures du matin? Dans les deux cas, on me fait la même réponse: c’est pour faire plaisir aux touristes étrangers. Et dans les deux cas, je dois expliquer que les touristes étrangers qui ont les moyens de fréquenter ce genre d’établissement ne se réveillent pas, chez eux, au son des percussions et des Kill the cop, smack my bitch! des rappeurs. A la limite, et en sourdine, du Mozart ou une cantate de Bach, mais en aucun cas, boum-boum-boum! A Casablanca comme à Tanger, le maître d’hôtel ne fit aucune difficulté à baisser le son ou même (à Casa) à chercher de la musique classique. Mais avaient-ils besoin de moi? On ne leur apprend pas ça à l'école hôtelière?

 

Tout de même, il y eut une exception dans mon périple, un palace marrakchi où tout, absolument tout, fut parfait. Par exemple, lorsque le garçon d’étage s'aperçut qu’un tiroir était très légèrement de travers dans ma chambre, il avisa la réception– alors que je ne demandais rien– et cinq minutes plus tard un grand gaillard arriva, qui répara l’imperceptible imperfection. La classe.

 

Il faut dire que dans cet hôtel la patronne est à pied d’œuvre dès potron-minet, impérieuse et impériale, l’œil aiguisé, soucieuse du plus petit accroc– qu’elle prend sans doute pour un affront personnel–, s’enquérant auprès des clients de leur moindre désir. J’eus l’occasion de la voir aller et venir, au petit déjeuner. C’est là que je me suis souvenu d’une fable de La Fontaine apprise au lycée, intitulée L’œil du maître. Il s’agit d’un cerf traqué par les chasseurs et qui se réfugie dans une étable à bœufs. Personne ne le remarque:

 

“L’on va, l’on vient; les valets font cent tours
L’intendant même et pas un, d’aventure,
N’aperçut ni corps, ni ramures…”

 

Tout va bien jusqu'à ce que le maître, “l’homme aux cent yeux”, vient faire sa tournée. Il a tôt fait de repérer le cerf au milieu des bœufs et la pauvre bête finit embrochée. Et La Fontaine de conclure: “Il n’est, pour voir, que l’œil du maître.”

 

Je suis revenu un peu troublé de mon périple, une question me taraudant l’esprit.

 

Nous autres Marocains, aurons-nous toujours besoin, pour atteindre la perfection, de l’œil du maître?