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Fouad Laroui
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L’État qui protège, qui soigne, qui éduque…

Par Fouad Laroui le 25/03/2020 à 12h00

A nous d’être à la hauteur, de prendre nos responsabilités… Si nous y arrivons, cette crise n’aura pas été en vain.

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Un de nos professeurs du lycée Lyautey (où êtes-vous, monsieur Porte?) nous dit un jour, sur un ton légèrement scandalisé: “Louis XIV ne savait rien de ses sujets. Il n’en connaissait aucun”. Puis il avait développé son idée. C’était fascinant.

 

Louis XIV ne connaissait effectivement aucun de ses sujets –sauf ceux qui le servaient directement, comme son valet ou son porte-coton. Il ne savait rien d’eux et n’en voulait rien savoir. Eux, ils traversaient leur existence –successivement bébé, moutard, jeune homme, vieillard…– sans que le Roi-Soleil daigne s’en apercevoir. L’État (“c’est moi”) ne faisait aucune statistique des naissances, n’obligeait personne à vacciner ses enfants –d’ailleurs, les vaccins n’avaient pas encore été inventés–, ne se préoccupait ni des femmes qui mouraient en couches ni des pégreleux qui se grattaient l’eczéma.

 

Pour résumer, disons que l’État, en ces temps-là, ne s’intéressait pas à la vie des gens, ni n’en prenait soin.

 

En revanche, la vie, il pouvait l’ôter. Il pouvait donner la mort. Un froncement de sourcil de Louis XIV et on se retrouvait ad patres. Un braconnier pouvait être pendu sans autre forme de procès pour avoir pris un lièvre dans ses rets. Un Fouquet pouvait être condamné à la mort lente pour avoir déplu. J’imagine que maint braconnier aurait pu crier à Louis XIV, si d’aventure il était venu à passer devant le gibet où l’on s’apprêtait à pendre le manant:
– Tu n’as pas pu m’assurer une vie décente - et maintenant tu me tues?

 

Deux siècles plus tard, Emmanuel Macron, lointain successeur de Louis XIV, ne peut ôter la vie à personne: la peine capitale a été abolie en 1981; et de toute façon, ce sont les juges qui rendent la justice, pas le pouvoir exécutif. Mais voici un retournement spectaculaire: s’il ne peut plus donner la mort, l’État –incarné par Macron– donne maintenant, en quelque sorte, la vie aux citoyens. Depuis le berceau –et même avant– l’État s’en préoccupe: il impose la vaccination, il met les prématurés dans des couveuses, il offre (ou offrait) un verre de lait à chaque écolier, il fait de la prévention sanitaire, il soigne, il prend soin des personnes âgées, etc.

 

Nous avons aujourd'hui sous les yeux une illustration saisissante de cette mutation du concept d’État. Depuis le début de la crise du coronavirus, le président Macron est monté au créneau. Il s’est entouré d’experts qu'il consulte avant de prendre ses décisions, en tant que chef de l’État. Il s’est déjà adressé deux fois en direct aux Français. Que se serait-il passé si nous étions en 1685, sous le règne du Roi-Soleil? Eh bien, rien. Louis se serait retranché à Versailles et le peuple aurait attendu, résigné, que ça passe.

 

L’État: le mot reste, la chose change. 

 

Une évolution similaire a eu lieu chez nous. Moulay Ismaïl, contemporain de Louis XIV, et ses vizirs ne savaient rien du peuple: aucun chiffre, aucune statistique, rien. Ils ne préconisaient rien en termes de nutrition ou de santé. Ils ne pouvaient rien faire lorsque la peste, le typhus ou le choléra s’abattaient sur lui. Mais ils pouvaient trancher les têtes qui déplaisaient…

 

Aujourd’hui que le Covid-19 est parmi nous, c’est l’inverse. On ne tranche plus les têtes, on se préoccupe de la vie des gens. L’État, dans toutes ses dimensions, de son Chef au plus humble mokhazni, est sur tous les fronts. L’Intérieur, les Finances, la Santé travaillent jour et nuit. Les walis, les gouverneurs, les caïds et les m’qaddem sont à la manœuvre.

 

C’est pour notre pays une évolution spectaculaire et finalement très positive: de l’État qui donne la mort, qui ‘surveille et punit’, comme dirait Foucault, nous passons à l’Etat qui protège la vie, qui soigne, qui éduque, en un mot: qui prend soin du citoyen.

 

Cette évolution est de l’ordre du fait mais surtout, depuis le début de la crise, elle est de l’ordre de la perception. Elle aura donc des effets sur la psychologie collective.

 

A la société maintenant de jouer le jeu. L’État ne peut pas tout faire. A nous d'être à la hauteur, de prendre nos responsabilités, de nous prendre en main après la fin de cette crise pour éradiquer la corruption, les abus de pouvoir et les incivilités qui salissent notre pays et nous pourrissent la vie. A nous de combattre l’obscurantisme (on en a vu les conséquences à Tanger et à Fès, dans ces ‘marches’ nocturnes où crétins, ignorants et fanatiques se donnaient littéralement la main…). A nous de veiller à ce que l’État ne dévie plus de son rôle nouveau.

 

Si nous y arrivons, cette crise n’aura pas été en vain. Elle nous aura rendus meilleurs. Ce sera un Maroc nouveau, bâti sur un pacte national qu’on pourrait ainsi résumer: l’État prend soin du citoyen, la nation soutient l’État.

 

Une nouvelle symbiose entre l’État et la nation serait née. Est-ce utopique?