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Netflix, mon nouveau pote

Par Fouad Laroui le 13/10/2021 à 15h00

L’intelligence artificielle risque de s’infiltrer au cœur même de la pratique démocratique.

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On ne choisit pas sa famille mais on peut choisir ses amis, dit le dicton.

 

Eh bien, le dicton se trompe. Ou plutôt, il est caduc depuis quelques années, depuis que l’intelligence artificielle et les algorithmes ont entrepris de réduire en esclavage l’espèce humaine.

 

Parce que mon nouvel ami, mon pote Netflix, je ne l’ai jamais choisi, moi. C’est lui qui s’est invité sans façon dans ma vie. Je crois qu’on avait déjà évoqué le sujet il y a quelques mois mais je suis bien obligé de revenir dessus parce que les choses s’aggravent.

 

Voilà que mon pote Netflix se met maintenant à m’engueuler, vulgairement parlant.

 

Hier matin, il me cueille aux aurores: “Fouad, n’oublie pas de finir de regarder The Windsors!”

 

Je n’avais même pas encore pris mon petit-déjeuner qu’un clignotant m’avertissait avec insistance que j’avais un nouveau message. C’était mon copain électronique. “N’oublie pas de finir de regarder The Windsors!”

 

Oh, on se calme. Et d’abord, pourquoi tu m’tutoies, Netflix? On n’a pas gardé les puces ensemble.

 

Depuis quelques semaines “il prend la confiance”, comme disaient mes condisciples pieds-noirs au lycée. Voilà qu’il se permet de me suggérer fortement, comme les sicaires du Parrain, de faire ceci ou cela. Le ton est comminatoire, sec, sans appel.

 

“Puisque tu as regardé Tartempion en Égypte, tu dois d’urgence découvrir MacAdam au Canada.”

 

Attention! Tout cela n’est pas innocent. Mais il y a des lecteurs, Dieu leur pardonne, qui vont prendre la défense de Tonton Netflix:
– Ben quoi, qu’est-ce t’as à râler? C’est qu’des suggestions, ce bon Netflix ne cherche qu’à te simplifier la vie, ça mange pas d’pain, c’est inoffensif, etc.

 

Oh, que non. Que que non! C’est loin d’être inoffensif.

 

Voyons comment ça marche. L’ordinateur enregistre les choix que fait un abonné donné, nommons-le Abdelmoula. Ça lui permet de dresser un portrait-robot (notez ce dernier mot) dudit Abdelmoula. L’algorithme décide alors que ce dernier doit voir tel film, et pas un autre, telle série, etc.

 

Bien. Mais qu’est-ce qui empêche le même algorithme de décider, en fonction du portrait-robot, qu’Abdelmoula devrait voter pour tel ou tel parti politique? Écrire les lignes de programme qui déterminent cela est un jeu d’enfant. Quiconque raffole des documentaires animaux doit voter écolo, qui adore Delon est un facho, qui ne rate aucun film de Ken Loach est nettement de gauche, etc. À quoi sert alors de voter? Laissons l’algorithme distribuer lui-même les sièges au Parlement.

 

Vous voyez le danger? L’intelligence artificielle risque ainsi de s’infiltrer au cœur même de la pratique démocratique.

 

Au fond, l’intelligence artificielle met en cause notre libre-arbitre. Or le libre-arbitre, c’est ce qui nous différencie des animaux, qui fonctionnent à l’instinct.

 

On cite parfois en latin –‘amicus Plato, sed magis amica veritas’– cette réflexion d’Aristote: “Platon est mon ami mais la vérité m’est une amie plus chère”. Sur le même modèle, nous devrions clamer: “Netflix est mon ami mais mon libre-arbitre m’est un ami plus cher!“