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Qui a déchiré ton jean?

Par Fouad Laroui le 16/09/2020 à 12h02

Cette indécence porte un nom: la mode.

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C’est A. G., juge à la retraite, passionnée de culture, ancienne directrice du fonds d’aide à la production cinématographique des Pays-Bas, qui m’a raconté cette histoire.

 

Elle consacre à titre bénévole une partie de son temps à l’accueil des réfugiés à Amsterdam. Dans ce cadre, elle avait réceptionné il y a quelques mois une caisse de vêtements provenant des beaux quartiers. Comme il s’agissait surtout de jeans chics et chers, elle avait demandé à un petit groupe de réfugiés syriens, irakiens et palestiniens de venir en choisir chacun un, à sa taille. Aussitôt dit, aussitôt fait.

 

Mais bientôt les hommes s’arrêtent de farfouiller dans la caisse et s’éloignent, mécontents, lançant des regards outrés en direction de celle qui ne leur veut pourtant que du bien.

 

Renseignement pris, il s'avère que tous les jeans sont déchirés, lacérés ou troués.

 

“On nous prend pour des misérables, des va-nu-pieds, des clochards…”, grommellent les Imad, Nawfal, Ayoub… L’un d’eux exprime l'idée dans un anglais hésitant.

 

Et c’est là qu’A. G. comprend la nature du malentendu. Les jeans, griffés et très chers, viennent du quartier chic de la Beethovenstraat où ce fut la mode, l'année précédente, de porter ostensiblement un vêtement de pauvre –justement parce qu’on était riche.

 

Cette indécence porte un nom: la mode.

 

Cette violence sociale a une excuse: le caractère moutonnier de ceux qui suivent la mode.

 

A. G. explique cela, tant bien que mal, aux réfugiés –mais allez faire comprendre à quelqu’un qui vient d’un pays en guerre et en proie à toutes les privations que plus un pantalon est déchiré, plus il est cher!

 

On dirait un raisonnement de sophiste. Socrate, reviens, ils sont devenus fous!

 

Impossible de persuader Imad et les autres. A. G. a une idée. Elle va chercher chez elle une machine à coudre et du fil de toutes les couleurs; et voilà notre juge à la retraite, qui fréquenta Scorcese et Verhoeven, en train de recoudre les jeans, sous le regard circonspect des enfants d’Alep, d’Arbil ou de Gaza…

 

Il y a bien longtemps, alors que j’étais jeune élève-ingénieur, j’ai fait un stage d'été sur le chantier du port de Jorf Lasfar, où une entreprise française construisait la digue principale. Au moment où j'étais arrivé, l’entreprise était en train de démanteler une dizaine de mètres de la digue, jugés non conformes, pour les reconstruire. Je fis remarquer au chef de chantier qu’il était bizarre que ma toute première œuvre d’ingénieur consistât à détruire. Il me répondit sobrement, le casque vissé sur la tête: “faire ou défaire, c’est toujours travailler.”

 

Ce monde déréglé a fait de cette sentence son modus operandi.

 

Quelque part au Bangla Desh, dans un atelier exigu, des pauvres déchirent des jeans pour qu'à des milliers de kilomètres de là, des riches puissent faire semblant d'être pauvres; puis les riches, las de jouer aux pauvres, donnent ces jeans à de vrais pauvres qui les raccommodent pour ressembler à des riches…

 

Étonnez-vous, après cela, que les petits êtres verts qui nous observent depuis la planète Mars fassent régulièrement des crises de fou rire…