“Supposons le problème résolu…“ | www.le360.ma

Le360 Actualités Maroc

ع
Fouad Laroui
© Copyright : DR

“Supposons le problème résolu…“

Par Fouad Laroui le 01/01/2020 à 10h59

Au moins ces économistes-là, quand on les presse, conviennent volontiers que la production est le problème essentiel.

aA

Voici une blague que j’aime bien raconter à mes étudiants, parce qu’elle recèle une vérité profonde. Après le naufrage de leur navire, trois hommes se retrouvent sur une île déserte. Il y a là, bien étonnés de se trouver ensemble, un ingénieur, un chimiste et un économiste. Pendant quelques jours, ils n’ont rien à manger: l'île est minuscule et inhospitalière. L'inquiétude monte. Et puis un matin, ils voient s'échouer sur la plage, portée par les flots, une boîte de conserve de petits pois. Hourra! Ils sont sauvés.

 

Ouais. Encore faut-il ouvrir ladite boîte.

 

L'ingénieur propose un système (forcément ingénieux) par lequel on empilerait quelques roches qu’on laisserait choir sur la boîte après avoir entourée celle-ci de feuilles de palétuvier pour ne pas perdre le moindre petit pois. Compliqué mais faisable.

 

Le chimiste estime qu’il faut chauffer la boîte par concentration de rayons solaires au moyen d’une loupe (il en a une, rescapée du naufrage) jusqu’à ce que la pression interne la fasse exploser. Hasardeux mais pourquoi pas.

 

Les deux hommes regardent l’économiste. Que va-t-il proposer? Il s'éclaircit la voix.

 

– Supposons la boîte ouverte, commence-t-il…

 

C’est là que mes étudiants les plus éveillés éclatent de rire. Ils ont compris.

 

Les autres, éberlués, me regardent. J’enfonce le clou:
– Supposons la boîte ouverte, commence l’économiste; comment allons-nous nous partager les petits pois?

 

Et il se lance dans un laïus très technique sur les théories de la répartition, de la rémunération des facteurs de production, de l’inégalité, etc. En attendant, la boîte reste hermétiquement close.

 

Fin de la blague. Je peux bien me permettre de me moquer (gentiment) des économistes: j’en suis un.

 

Et encore: je ne brocarde que ceux qui ne s'intéressent qu'à la répartition des richesses, sans égard pour leur production. Ceux-là supposent la boîte de conserve ouverte. S’ils commençaient leurs discours par “Supposons le problème résolu…“, ce qui revient au même, on verrait plus clairement où se trouve l’erreur de raisonnement.

 

Et encore (bis): au moins ces économistes-là, quand on les presse, conviennent volontiers que la production est bien le problème essentiel. Ce n’est pas le cas de la plupart des experts du Café du Commerce, de l'échoppe du barbier ou des grands taxis, cette plaie; lesquels experts balaient toutes les objections d’un revers de la main. Ils n’en démordent pas: l’unique objet de leur ressentiment, c’est la répartition– même (surtout?) quand eux-mêmes ne produisent strictement rien.

 

On n’est pas sortis de l’auberge. (On n’y est même pas encore entrés.)

 

PS: Puisque vous insistez pour savoir comment finit l’histoire, sachez que l'ingénieur et le chimiste unirent leurs efforts et réussirent à ouvrir la boîte, après quoi l'économiste calcula judicieusement comment ils devaient partager les petits pois pour assurer l’égalité et l’équité.

 

Tout est bien qui finit bien.