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Fouad Laroui
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Une minute de malaise à Tanger

Par Fouad Laroui le 22/05/2019 à 11h59

Espérons que ces moments embarrassants n’aient un jour plus de raison d’advenir.

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Il se peut que je me sois complètement trompé, ce jour-là, sur les intentions de mon interlocuteur. L’erreur est humaine. Il se peut aussi que j’aie correctement perçu la situation. Le lecteur en jugera. C’était il y a peu, à Tanger-Med.

 

Voici les faits: au moment de monter dans le ferry censé me transporter sur les flots de Tanger à Algéciras, le préposé à la vérification des billets me fait remarquer que la date de naissance ne colle pas. Je regarde. C’est vrai : je suis né un 12 Août, c’est écrit en chiffres et en lettres sur mon passeport, mais le ticket indique: 5 Mai. Étonnant, non ? Où les fake news ne vont pas se nicher…

 

– Il faut retourner là-haut changer votre ticket, m’affirme Abdelmoula. (Il y a une petite chance qu’il porte ce noble prénom, alors pourquoi l’en priver ?)

J’en suis tout ébaubi.

– Ah bon, pourquoi ?
– Parce que vous avez là deux documents qui se contredisent.

 

Tu es mal tombé, Abdelmoula, je suis un fanatique de la raison, du syllogisme et d’Aristote.

 

– Pas du tout, lui réponds-je posément. Vous avez mon passeport sous les yeux, c’est un document officiel et il vous donne ma date exacte de naissance. Quant au ticket, il n’a aucune valeur ni administrative ni officielle. C’est juste un bout de papier qui indique que j’ai payé il y a une demi-heure x dirhams pour monter dans ce rafiot (geste). Même s’il clamait que j’étais né le 35 Février de l’année du Typhus, il ne contredirait aucunement mon passeport. (Un temps.) En revanche, il révèle présentement qu’il y a un fieffé bras cassé, là-haut, qui est incapable de recopier une simple date de naissance.

 

Et c’est là qu’arriva la minute de malaise.  Abdelmoula continuait de me regarder, il hochait légèrement la tête– genre “c’est bon, je comprends“– mais il ne bougeait pas. Un sourire imperceptible se dessinait sur son visage– et son inactivité et son sourire semblaient susurrer:
– Allons, nous sommes tous deux Marocains, que diable ! Il n’y a rien qu’un petit billet de 20 dhs ne saurait résoudre.

 

Et moi je le regardais aussi, sans bouger, et mon regard las lui disait:
– Franchement, on en est encore là? Même dans ce port qui sera bientôt aussi grand et moderne que Rotterdam, on en est encore aux combines du m’qaddem et du moul l’tricinti des années soixante-dix?

 

Après quelques secondes, ce remake des duels de Et pour quelques dollars de plus s’acheva et Abdelmoula me laissa courir vers la passerelle, au ralenti, mon bagage flottant au vent, dans un splendide coucher de soleil digne de Cecil Billet de Mille.

 

Comme je l’ai dit d’entrée, il se peut que j’aie mal interprété la situation. Il se peut que Abdelmoula ne m’ait rien suggéré du regard, que c’est un excellent employé et un homme honnête, auquel cas je lui présente bien sincèrement et bien platement mes excuses.

 

Mais il se peut aussi que…

 

Bref, espérons que ces moments embarrassants n’aient un jour plus de raison d’advenir, dans la société bien faite, bien ordonnée et honnête que nous finirons bien par construire.