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A la poubelle la morale!

Par Tahar Ben Jelloun (@Tahar_B_Jelloun) le 29/10/2018 à 11h06 (mise à jour le 29/10/2018 à 11h23)

Quant au pauvre Jamal Khashoggi dont on n’a pas encore trouvé le corps, on l’oublie pendant que MBS reçoit le fils du défunt pour lui présenter ses condoléances! Le fils, traumatisé, ne pouvait pas se payer le luxe de dire «merde» à un prince soupçonné d’avoir commandité l’assassinat de son père.

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Le meurtre atroce de Jamal Khashoggi a eu plus d’impact sur la politique saoudienne que les dix mille morts causés par la guerre absurde que Ryad a déclenchée au Yémen depuis deux ans. On ne peut pas comparer un assassinat délibéré, prémédité, avec une guerre qui a pour but d’écraser la population houthiste, d’obédience zayédite, une forme de chiisme. Dans un cas, on bricole une vengeance digne du Moyen Age, de l’autre on lance plusieurs armées contre un peuple voisin qu’on décide de «nettoyer» comme si l’Arabie Saoudite (troisième armée du monde) avait une mission divine pour mettre de l’ordre théologique là où des personnes suivent un autre rite que le sien. En fait, à travers cette guerre, l’Arabie Saoudite vise le régime iranien, son ennemi intime et permanent.

 

Cette affaire du journaliste a eu l’avantage de jeter une lumière crue et sans pitié sur un système mis en place par un jeune prince qui a fait croire au monde qu’il est moderne, c’est-à-dire soucieux des droits de la personne, homme ou femme, et qu’il est prêt à ouvrir son pays sur le monde et en faire un Etat de droit. En même temps, il s’est précipité chez Donald Trump et a fait son marché généreusement.

 

On a vu à la télé une scène grotesque où Trump additionne les factures des achats d’armes par Mohamed Ben Salman. On a vu aussi le même Trump se mettre en colère quand il apprend que le journaliste a été tué dans le consulat saoudien à Istanbul. La déception américaine n’est rien à côté de celle de Netanyahu qui avait cru qu’il pouvait trouver dans les Etats du Golfe un allié dans sa lutte contre l’Iran. Là, il découvre que celui sur qui il comptait était un piètre manipulateur. 

 

Pendant ce temps là, les responsables occidentaux sont soumis à l’équation désagréable de choisir entre intérêts et morale, entre la vente d’armements et le boycott de ce marché juteux. Angela Merkel, parce que son pays ne vend pas tellement d’armes, décide d’arrêter les livraisons à l’Arabie Saoudite. L’Espagne a déclaré sans état d’âme que «seuls les intérêts espagnols sont pris en compte», quant à la France, sixième fournisseur d’armes à l’Arabie Saoudite, comme d’habitude, elle a essayé de ménager les deux côtés de l’affaire. «Ce n’est pas bien de tuer un journaliste. Mais si ce n’est pas la France qui vend des armes, ce sera la Russie, alors, on continue de fournir ce dont a besoin cet Etat hyper armé».

 

La morale passe à l’as, c’est ainsi. Quant au pauvre Jamal Khashoggi dont on n’a pas encore trouvé le corps, on l’oublie pendant que MBS reçoit le fils du défunt pour lui présenter ses condoléances! Le cynisme est à son paroxysme. On imagine l’ordre donné à la famille de se présenter au palais pour être reçu par le roi et son héritier. Le fils, traumatisé, ne pouvait pas se payer le luxe de dire «merde» à un prince soupçonné d’avoir commandité l’assassinat de son père. Il fallait être sur la photo, même si le cœur est serré, la gorge nouée et la main tremblante. Cette pratique, digne des méthodes staliniennes, est hideuse et odieuse. Pas de pudeur.

 

Dans cette affaire le Maroc a observé une discrétion bien tempérée. Comme dit le dicton, tu embrasses la main que tu ne peux pas mordre ! Pour le moment, il paraît que les relations se réchauffent quelque peu. Le roi Salman a présenté ses condoléances à Mohammed VI pour les morts dans l’accident de Bouknadel. C’est une première. Je ne me souviens pas d’une telle attention lors d’autres drames survenus au Maroc. Il faut dire que le moment est venu pour réparer les dégâts causés par un enfant gâté devenu dictateur en douce. Le roi Salman aime venir se reposer au Maroc, à Tanger en particulier où il a fait construire un palais, une clinique et même, dit-on, un parlement où il réunit son gouvernement.

 

Dans cette affaire, la Turquie joue sur du velours. Elle en profite pour faire chanter la famille royale, et se faire passer pour le champion de la justice et des droits de l’homme. Au fait, combien de journalistes turcs pourrissent en ce moment dans les prisons d’Ankara et d’Istanbul, des journalistes accusés de terrorisme? D’après l’ouvrage de Guillaume Perrier «Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan» (Actes Sud), 166 journalistes ont été condamnés à des peines de prison allant de huit à dix ans. Trois autres journalistes ont été condamnés à la prison à vie!


La morale n’est plus de mise. Et la politique est l’art du cynisme le plus cruel. On a beau le dire, on est toujours horrifié par ce dont le pouvoir absolu est capable.