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Diversité et partage

Par Tahar Ben Jelloun (@Tahar_B_Jelloun) le 18/05/2020 à 13h48

La décision du gouvernement de poursuivre le confinement durant au moins deux semaines est une bonne initiative. Ce confinement, qui joue les prolongations, pourrait être mis au service de la culture et du partage.

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La décision du gouvernement de poursuivre le confinement durant au moins deux semaines est une bonne initiative. Le confinement est la meilleure lutte contre la propagation du virus. Tout le monde en convient, en dehors des Suédois qui ont opté pour une autre tactique. Il est évident que l’arrêt de l’activité économique aura des conséquences graves sur le pays. Mais, les Marocains ont fait preuve non seulement de discipline mais aussi de solidarité. L’épreuve actuelle est en train de repousser les mauvaises habitudes et les défauts de certains.

 

Cela n’empêche, il y a, en ce moment, comme un goût amer du monde. Le Covid-19 est arrivé comme un prophète de malheur pour rappeler à l’homme, qu’il soit riche ou pauvre, puissant ou faible, noir ou blanc, que les divisions qu’il a créées pour se protéger sont artificielles et sans fondement. L’humanité est entière, elle est en chacun de nous.

 

Sur la route longue, ardue, imprévisible compliquée du monde, l’homme ne sait pas, ou refuse de savoir,  que pour qu’il puisse vivre et s’épanouir, il faut qu’il partage. Il ne s’agit pas de partager dans l’absolu, mais nos imaginaires, nos pensées, nos recherches et découvertes sont pour tous. Ce n’est pas les détruire que de les mettre à la portée de tous. Chacun de nous est un archipel de diversités. Nous sommes tous différents, mais nous sommes tous semblables. Nous nous ressemblons et  nous sommes condamnés à vivre ensemble dans une planète qui nous appartient et qui nous possède. Jusqu’à présent on l’a assez maltraitée. Elle souffre et nous le fait savoir par la colère des océans, le feu des forêts, les virus qui voyagent et tuent.

 

Ces deux semaines de confinement en plus, pourraient être mises au service de la culture.

 

C’est par la culture, tout ce que l’imaginaire de l’être peut créer, inventer, valoriser, mettre dans la lumière du savoir, toute la poésie du monde, toutes les musiques, les livres, les ballets, les chants, les inventions, le rire, l’humour et l’amour, c’est grâce à tout cela que le monde est vivable et que la vie mérite d’être vécue pleinement, avec passion, avec ivresse et folie. On s’en est bien rendu compte en ces temps d’isolement où les lieux publics de culture (cinémas, théâtre, music-hall) sont fermés. Reste le livre, la musique, le film, accessibles avec des outils modernes.

 

Tout en étant enfermé, on reste en contact avec le monde et ses frémissements.

 

Le frémissement du monde ne vient pas de la santé de la Bourse, là où l’argent réel ou virtuel est roi, non le frémissement du monde, c’est le cœur des hommes et des femmes qui bat pour embellir la vie, la rendre acceptable pour ceux qui souffrent. C’est la main tendue à ceux qui ont besoin d’aide.

 

Il faut tendre l’oreille et entendre les voix du monde et aussi voir la vie vibrer dans leur lumière. Se reconnaître dans la création des autres, dans la culture, traditions, rites et inventions des autres. Se reconnaître c’est accepter et vibrer au succès de sa propre culture ainsi que celle des autres.

 

Le grand poète martiniquais Edouard Glissant (1928-2011), parle de «la pensée du tremblement». Pour lui, le tremblement ce n’est pas la peur, ni la catastrophe, c’est au contraire le refus de la servitude, l’esclavage qui, même aboli officiellement, continue sous d’autres formes. Il nous dit que «notre pensée doit suivre le tremblement du monde» pour mieux le déchiffrer, pour mieux en faire sortir la poésie dont nous avons besoin comme nous avons besoin de pain et de dignité.

 

Cette immense crise sanitaire a remis les pendules à l’heure: les pendules de la culture et du partage, du dialogue et du respect de l’autre, ce sont les pendules de la démocratie créatrice, inventive et vive.

 

La civilisation marocaine est marquée par le sens du partage. On dit souvent que le Maroc est la croisée des chemins. Terre d’accueil et de passage, elle est aussi une nation qui rêve d’un Maghreb uni et fort.

 

La pandémie actuelle aurait pu être l’occasion pour faire tomber le mur de la haine, une haine tenace entretenue par des éléments que le peuple algérien dénonce. Une chose est sûre: le Covid-19 se moque pas mal des frontières, qu’elles soient ouvertes ou fermées. Il tue sans distinction. 

 

Un exemple récent de la honte: le dirigeant français du laboratoire pharmaceutique Sanofi a déclaré que s’il trouvait un vaccin contre le Covid-19, il servira en premier l’Amérique, parce que des Américains ont donné plus d’argent que les Européens! Ce monde-là est à vomir. Encore une fois l’argent passe avant la vie, avant la santé.

 

Peut-être, après la fin de la pandémie, peut-être, l’être humain changera quelque chose dans sa manière de voir le monde. On verra. Je suis réaliste et il m’arrive parfois d’être optimiste.