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Honneur et dignité du journalisme

Par Tahar Ben Jelloun (@Tahar_B_Jelloun) le 29/01/2018 à 12h01

Le journalisme au Maroc est caractérisé par un certain nombre de manques: manque d’exactitude, manque de rigueur, manque de vérification, manque d’esprit professionnel, car souvent des gens se jettent sur le journalisme alors que ce n’est pas leur métier.

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Je viens de voir le film de Spielberg Pentagon Papers qui relate l’épisode complexe d’un immense dossier classé secret-défense qui démontre comment l’Amérique a menti à son peuple et a sacrifié des milliers de soldats en faisant des choix de guerre hasardeux au Viêtnam. Le sujet du film n’est pas le mensonge de l’Etat sur cette guerre, le sujet c’est la démocratie, la liberté d’expression, le courage de dévoiler ce que l’Etat cherche à cacher, à le rendre public et laisser la population juger par elle-même.

 

Faut-il publier ce rapport accablant ou non? Tout le film se passe entre les rotatives du Washington Post et la maison de Katharine Graham la propriétaire du journal. Malgré les réserves et réticences de ses avocats, de ses conseillers et amis, malgré les menaces de la justice, la dame héritière de ce journal, va avoir le courage d’écouter les arguments du journaliste Ben Bradley et prend la décision de publier ce qui fera trembler tout l’Etat à commencer par le président Nixon. On voit à la fin du film le président républicain en train de donner des ordres très fermes et stricts de ne jamais laisser entrer à la Maison-Blanche un journaliste du Washington Post. Pendant ce temps-là, un vigile découvre que des individus sont en train de cambrioler le siège du parti démocrate. Après l’affaire du Viêtnam, l’affaire du Watergate qui coûtera la présidence à M. Nixon.

 

Cinéma efficace, cinéma américain, cinéma utile. C’est aussi une leçon de journalisme. Etre indépendant, aller contre les puissances financières au risque de se retrouver en prison, défendre la liberté d’expression et tenir malgré toutes les menaces qu’elles viennent de la CIA ou directement du Pentagone.

 

Comme pour le film Les hommes du Président qui raconte l’affaire du Watergate couverte par deux journalistes devenus héros de l’histoire des médias dans le monde, Pentagon Papers s’inscrit dans cette veine de la lutte pour les valeurs et principes, bases de toute démocratie. Les trahir, c’est porter atteinte au système démocratique et en violer l’essence, donc le rendre nul et sans intérêt.

 

Les journalistes français sont toujours en admiration devant cette rigueur et cette exigence. Depuis l’affaire du Watergate le journalisme d’investigation s’est développé, certains journalistes rêvent de faire tomber un gouvernement ou un chef d’Etat. C’est devenu leur but dans la vie.

 

Qu’en est-il chez nous?

 

Evidemment, en regardant le film de Spielberg, je n’ai cessé de penser à nos journalistes marocains dont certains sont consciencieux, prennent des risques et affrontent la censure courageusement. Ils sont rares, mais ils existent. Il faut dire que le paysage médiatique du pays est mal considéré. Il est caractérisé par un certain nombre de manques: manque d’exactitude, manque de rigueur, manque de vérification, manque d’esprit professionnel, car souvent des gens se jettent sur le journalisme alors que ce n’est pas leur métier.

 

Certains y trouvent le moyen de faire des affaires. La corruption passe par là. Une page de pub dans mon journal contre un article disant du bien de toi et de ton entreprise. Cela se monnaye et il y en a qui acceptent et jouent le jeu. Le lecteur n’y voit que du feu. Nous sommes loin, très loin de cet esprit d’indépendance absolue qui honore une grande partie de journalistes. Durant le film je n’ai pas cessé de trouver des situations comparables ou adaptées à notre système médiatique où le statut de journaliste n’est pas bien défini, où le rapport entre le pouvoir et les médias est visqueux. Le fait même que certains journalistes soient très mal payés encourage la destruction de l’éthique et de la déontologie.

 

Allez voir ce film, et dites-vous qu’il est réaliste, c’est-à-dire assez fidèle à la réalité historique. Le jour où nous arriverons à ce niveau de rigueur et d’exigence, le jour où nous ferons preuve de courage et d’obstination parce que serviteurs sans concession de la vérité et de la liberté, nous pourrons dire que nous avons des journalistes de grande valeur. Ils existent mais ils sont une minorité noyée dans un paysage fait de compromissions. Pour l’instant, on bricole, on fait ce qu’on peut. La liberté n’est pas préservée. L’Etat veille et menace, directement ou discrètement. De vieux réflexes sont encore là. Et la vérité n’est pas toujours dite. C’est hélas le cas de beaucoup de pays dans le monde arabe. Il y a bien les réseaux sociaux, mais je dirai que c’est «une auberge marocaine», un fourre-tout où le faux voisine avec le vrai.

 

Au moment où j’écris ces lignes, j’écoute sur France Inter une émission d’une heure consacrée aux événements du Rif. «Interception» s’est intéressée au Hirak et ses conséquences. Le titre de l’émission «Maroc: une répression en toute discrétion». Ce qui en ressort c’est d’abord la peur des autorités qu’on enquête sur Al Hoceima et ses manifestants. Des policiers ont interdit à la journaliste Vanessa Descouraux d’entrer à Al Hoceima. On entend des agents la refouler sur instructions venues du ministère. Cette censure a évidemment eu des effets désastreux sur l’image qu’on veut donner du Maroc. Non seulement la journaliste a fait son travail en allant rencontrer des familles de manifestants arrêtés mais elle a réussi à dévoiler une politique de répression qui fait honte au pays. Elle a interrogé beaucoup de monde et ce qui en sort est lamentable, très négatif pour le pouvoir.

 

La peur de la réalité quelle qu’elle soit est une grave erreur en politique. Car tôt au tard, la vérité se sait et là elle fait des dégâts énormes dont les conséquences sont incalculables. C’est ce que nous enseigne le film de Spielberg. C’est ce que nous apprend l’émission «Interception» de France Inter.